Hypothèses individuelles
2.5.2.2 Les hypothèses individuelles

Si certains des sujets ne touchaient pas la terre, d’autres semblaient l’utiliser comme si elle était le prolongement de leur propre corps dont ils semblaient ne pas éprouver les limites (en lien avec une défaillance des enveloppes psychiques). Matière objectale et objective se confondaient alors.

Ce que nous repérions dans le mode de traitement du médium par les sujets et par l’intermédiaire des formes produites, nous a indiqué une possible première mise en forme d’éprouvés relevant d’un temps très précoce du développement et dont les traces s’exprimaient essentiellement à travers le corps, à partir de la sensorialité réactivée par le médium.

Ces éprouvés n’ont pas pu être symbolisés psychiquement. Ces vécus sont réactivés lorsque nous les voyons apparaître et se traduire par des angoisses archaïques (du type angoisse de chute, angoisse de dévoration, angoisse de morcellement).

A. Brun (2007), soutient que dans le cadre de groupes à médiation picturale avec des enfants psychotiques :
‘« L’activité picturale permet de réactualiser, sous forme de sensations hallucinées en appui sur l’expérience sensorielle de l’enfant au sein de l’atelier, des vécus archaïques agonistiques, préalables à la constitution du sujet. »’

L’auteur met en évidence que lorsqu’on se trouve confronté à des problématiques autistiques ou psychotiques dans le cadre du dispositif à médiation, l’accès à la figuration s’effectue à partir de la sensori-motricité, des qualités sensorielles du médium malléable et enfin de l’implication corporelle des thérapeutes en lien avec les sujets du groupe.

Elle souligne aussi que la dimension de l’archaïque, mise en œuvre au sein du cadre-dispositif de médiation, s’articule autour de la constitution d’un fond pour la représentation, notamment en activant les processus de passage du registre perceptif au registre représentatif.

A la suite de l’auteur et au sujet de ce qu’elle désigne comme « la constitution d’un fond pour la représentation » (lequel serait propre à la médiation picturale et au support proposé par la feuille en tant que partie intégrante du médium et renvoie à la constitution d’un premier fond psychique), nous souhaiterions parler de « mise en forme. »

Concernant la mise en forme de la matière terre, nous avons pu relever, au sein du dispositif groupal de médiation par la terre, que le mode de traitement du médium (à travers l’utilisation des différents états de la matière terre, selon qu’elle est pâteuse, molle, dure et que des instruments sont utilisés ou non pour la travailler), ainsi que des formes produites (pâteux de la barbotine dans le bol, miettes agglutinées, colombins, conglomérats ou plaques), rendraient compte d’une symbolisation originaire (B. Chouvier, 1997). Ces processus psychiques propres à la symbolisation originaire constituent les précurseurs des processus de symbolisation primaire.

A notre tour, il nous faudrait spécifier et désigner, à partir de ces processus de la symbolisation originaire, ceux auxquels nous avons à faire dans le cadre de notre dispositif groupal à médiation par la terre. Par l’entremise du travail du médium malléable par chacun des patients, des formes matérielles inscrites dans la matière et propres à chacun sont modelées.

Anne Brun propose de désigner les traces repérées dans le groupe à médiation picturale avec des enfants psychotiques comme des traces sensori-motrices.

Il est un fait indéniable que le médium que nous utilisons spécifiquement, sauf lorsqu’il n’est pas touché (et alors cela signe un retrait autistique marqué), ce médium implique très vite la tridimensionnalité. Nous y reviendrons dans la partie de reprise de nos hypothèses, mais cela nous apparaît comme spécifique au modelage. La mise en forme de la matière peut certes être une mise à plat (qui résonne alors soit avec la constitution d’une seconde peau à valeur de carapace autistique, soit avec un fantasme de peau-commune propre à la phase symbiotique), mais la plupart du temps, dans le groupe archaïque, la forme, bien que souvent très compacte et étouffante (comme peuvent l’être de multiples couches de peinture qui s’accumuleraient), est déjà déployée dans l’espace comme précurseur de cette tridimensionnalité (même si elle est le produit du morcellement vécu sur le plan interne).

Ainsi, afin de qualifier plus spécifiquement et désigner ce que nous repérons à travers les modelages comme étant plus que de simples formes (puisqu’elles portent les traces d’une réactualisation d’éprouvés ayant trait à l’originaire et l’archaïque), proposer l’hypothèse suivante :

Nous pourrions désigner les formes modelées au sein du dispositif groupal de médiation par la terre, aussi formes du médium malléable , comme des formes sensorielles .

L’archaïque dans l’appareil psychique peut se définir comme l’enregistrement de traces mnésiques perceptives. Ces traces sont réactivées à travers le contact avec le médium.

Le mode de traitement du médium, spécifique à chaque sujet, correspondrait à la mise en forme de ces éléments archaïques, première forme de représentation de ce qui se présente d’abord à un niveau sensoriel et moteur dans le retour des agonies primitives.

La rencontre avec la matérialité du cadre et l’expérimentation de différents matériaux (essentiellement différents états de la matière), mobiliseront des angoisses archaïques (de l’ordre des agonies primitives), qui trouveront dans la matière un premier lieu d’inscription et de dépôt, mais aussi et surtout de transformation.

L’activitéde modelage réactiverait une relation spéculaire entre le corps du sujet ou des parties de son corps et la matière terre. Ce lien spéculaire est propre à l’activité originaire de la psyché (P. Aulagnier, 1975).

Nous constaterons que chaque forme modelée est propre au sujet qui manipule la matière, selon un mode qui lui appartient (dilution, émiettement, colmatage, assemblage, mise à plat, etc.).

Chacun des modes d’appréhension et de traitement du médium témoignerait d’une angoisse très archaïque et particulière (du type dilution, angoisse de chute, ou encore angoisse de morcellement, etc.).

Ceci nous permet d’avancer une seconde hypothèse :

Les formes sensorielles produites rendraient compte d’un premier lieu d’inscription, de dépôt et de transformation des angoisses archaïques.

Ainsi, à propos du cas de Maria par exemple, l’extrême vigilance qu’elle manifeste laisse supposer que les objets « externes » sont en fait le reflet des objets « internes » non contrôlables, des parties d’elle-même qui échappent à sa tentative de contrôle omnipotent.

La « mise en pièces » de la matière à laquelle opère Maria serait donc une première tentative de figuration à l’extérieur et à partir de la sensorialité, d’une angoisse de morcellement.

Le mode d’appréhension de la matière ainsi que le traitement du médium et sa reprise au sein du cadre-dispositif de l’atelier terre mettraient donc en scène, tout en permettant de le rejouer, le dégagement de l’objet primaire.

Chaque sujet aux prises avec la matière manifestera à travers le mode d’utilisation qui lui est propre des actes symboliques (Chouvier, 1987) : diluer la terre, fragmenter ou morceler la masse initiale de terre allouée, séparer puis rassembler plusieurs morceaux, mettre à plat, caresser la plaque ou la trouer, etc.

Nous pourrons observer et répertorier ces actes symboliques à l’intérieur du dispositif groupal mis en place (nous en compterons 20).

Ces actes symboliques renverraient non seulement à la problématique du sujet, aux processus de dégagement de l’objet primaire, mais aussi aux processus de symbolisation eux-mêmes.

Ainsi notre troisième hypothèse est la suivante :

L’apparition et le déroulement des actes symboliques , mis en correspondance avec chacune des formes sensorielles observées et recensées, se proposeraient comme des scènes de représentations symbolisantes.

Pour la description des actes symboliques, nous nous sommes très fortement inspirée de plusieurs travaux.

Tout d’abord ceux de Sophie Krauss (2007) en particulier, qui propose une « grille modelage », élaborée à partir d’un dispositif thérapeutique qui utilise le modelage de la pâte à modeler proposé à des enfants autistes. S. Krauss répertorie différentes actions dans l’utilisation de la matière pâte à modeler (au nombre de 60, ce qui rend compte d’un travail d’observation très rigoureux). Elle met en correspondance ces actions (que pour notre part nous qualifierons d’actes symboliques), avec les étapes de l’évolution de l’autisme infantile traité telles qu’elles sont décrites par G. Haag et ses collaboratrices (1995). Ces travaux, pour riches et novateurs qu’ils soient présentent néanmoins à notre sens un point critique essentiel : ils négligent totalement l’aspect groupal d’un tel dispositif et les possibilités que la pratique en groupe (et non de groupe) pourraient offrir. Cet élément qui n’est pas pris en compte donne à sa grille, pour riche que soit cette dernière et qu’elle désigne « grille modelage », une modélisation à laquelle manquerait la tridimensionnalité, bien que l’auteur y fasse référence. Comme nous avons pu l’expérimenter d’abord et avant tout à partir de nos propres résistances, c’est bien le groupe qui donne une résonance, une forme et une profondeur aux processus qui se déploient et que le groupe structure en retour. En ce sens, si les travaux de Sophie Krauss nous ont largement influencée, il est dommageable que l’auteur n’ait pas tenté d’établir des liens plus complexes et « interactifs » au sein de sa grille modelage à double entrée, qui aurait conféré à cette dernière une portée symbolisante allant plus loin que la liste des actes en lien avec les processus. S. Krauss formalise dans sa grille les actes qu’elle a répertoriés de manière littérale (et aussi trop linéaire), en les associant chacun à une étape du développement de l’autisme infantile traité selon la grille de G. Haag et coll.

Sur un plan théorique, nous établirons des correspondances entre les actes symboliqueset les étapes de l’autisme infantile traité telles que G. Haaget ses collaboratrices (1995) l’ont formalisé (grille de repérage de l’évolution des enfants autistes). Ces étapes décrites sont : état autistique réussi, constitution de la première peau, étape de symbiose avec clivage vertical de l’image du corps, étape de symbiose avec clivage horizontal de l’image du corps, et enfin étape d’individuation.

Nous justifions le choix de nous baser sur la grille de G. Haag, élaborée pour apprécier l’évolution des enfants autistes par le fait que, quelle que soit la pathologie des sujets du groupe, sont mobilisées des procédures extrêmement archaïques et primitives, analogues aux procédés autistiques et psychotiques, procédés que le cadre a vocation à faire évoluer. Cette grille donne des repères extrêmement précis pour qualifier cette évolution.

Nous établirons aussi des correspondances entre les actes symboliques et la constitution de l’enveloppe psychique.

Pour cela, nous nous inspirerons aussi de la grille formalisée par A. Brun (2007) au sujet de la médiation picturale avec des enfants psychotiques (médiation picturale dans la psychose infantile et qualités plastiques de l’enveloppe psychique)41.

Les actes symboliques repérés (au nombre de 20) seront donc répertoriés, décrits et analysés, attribuant à chacun un niveau de constitution de l’enveloppe psychique, ainsi que de l’étape dont il rend compte dans l’évolution des processus autistiques et psychotiques, et la forme sensorielle qui y est associée. Ceci donnera lieu à la formalisation de notre propre grille de repérage, au sein de laquelle chaque acte symbolique trouvera des correspondances.

Néanmoins, et nous y reviendrons, précisons dès à présent qu’il ne s’agit pas, à travers la description des actes symboliques, d’une présentation chronologique dans un sens développemental. Les processus qui se déploient, s’ils renvoient à une étape très archaïque du développement, apparaissent aussi « in situ » dans la situation présente qui les réactive, mais aussi à partir des particularités de cette situation présente et de celui qui les reçoit. Ainsi ne s’agit-il pas d’un mode de construction linéaire, chaque sujet faisant des va-et-vient entre les différents actes symboliques.

Si nous souhaitions au début pour une meilleure lisibilité présenter les cas cliniques ainsi que les actes symboliques répertoriés en les organisant dans une continuité, nous permettant de partir des processus relevés comme « les plus archaïques » pour cheminer vers ceux « plus élaborés », nous constaterons vite que cette notion de continuum ne tient pas (et finalement c’est heureux, car on ne saurait mettre les personnes « dans des cases »). Il est toujours question d’emboîtement et d’allers-retours dans ces processus, les uns n’excluant ni n’incluant pas toujours les autres.

En effet, les actes symboliques repérés s’entrecroisent beaucoup plus qu’ils ne se succèdent temporellement. Une position trop systématique ignorerait une donnée fondamentale : celle du milieu dans lequel surgissent les formes que nous risquons de relier trop rapidement à des modes de fonctionnements psychiques structurés et découlant de fixations archaïques. La dimension historique du sujet ainsi que ce qui la cerne dans son développement ontologique, risquerait alors d’être évincée au profit d’un type de fonctionnement psychopathologique à déceler. De ce fait, la dimension transféro contre-transférentielle, impliquant une rencontre entre au moins deux personnes risquerait de se régler trop vite par un diagnostic.

Il nous faut ainsi prendre en compte l’aspect diachronique (quelque chose se réactualise qui a eu lieu à une époque de narcissisme primaire), mais a aussi un aspect synchronique : la fonction donnée à la forme d’être indicatrice du rapport de la personne à l’objet primaire, à son environnement, au groupe, ainsi que de la dynamique pulsionnelle hic et nunc de celui qui la crée.
Notes
41.

BRUN A. (2007), Médiations thérapeutiques et psychose infantile, Paris, Dunod, 283 p., p.222-223
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