La problématique
2.5.1 La problématique

Le dispositif est thérapeutique, dans la mesure où il invite les sujets à adresser quelque chose à un autre, qui lui-même pourra le mettre en travail, le transformer psychiquement et l’adresser en retour sur un registre métaphorique et symbolique, par l’entremise du médium malléable. Cette dimension d’adresse nous semble très importante. Là , nous nous situons plus proche certainement de conceptions phénoménologiques, mais c’est dans cette dimension que réside la spécificité du dispositif qui concerne le groupe archaïque. Pour aller plus loin que la phénoménologie, comment la présence des sujets et ses variations peuvent-elles être reprises et mises en travail dans le dispositif ?

Comment les actes symboliques que nous allons repérer vont-ils trouver au sein du dispositif groupal de médiation par la terre une matière pour se déployer (la matière étant prise ici non pas à son sens premier de matière brute mais renvoyant au médium malléable) ? Ces actes que nous aurons l’occasion de répertorier, même s’ils vont se répéter (et c’est au fond ce qui leur permettra de « faire trace », au-delà de l’immuabilité), se référent à un processus de symbolisation, donc aussi au travail psychique de la sublimation.

Revenons donc quelques instants sur cette question de la trace. Les perceptions venant de l’extérieur de l’appareil psychique vont s’imprimer « au dedans », sous forme de traces mnésiques, qui vont se lier aux sensations. En parcourant à nouveau ces dernières, la représentation de l’objet va se construire au fur et à mesure. C’est donc bien ce qui fait répétition dans la toute première relation mère-enfant. La trace s’inscrira alors et l’appareil psychique pourra se représenter ce qui se présente à lui.

Mais il y a des conditions, et avant même ce modèle de construction, il est un temps où l’activité du psychisme reste confondue entre le dedans et le dehors, qui mêle les perceptions et les sensations. P. Aulagnier (1975), fait de ce processus le modèle de toute l’activité psychique, en définissant un type de représentation originaire, le pictogramme. Nous retrouvons cette forme originaire de représentation chez tout sujet mais elle occupe une place prépondérante dans la psychose.

Cette théorie nous éclaire grandement, car elle va nous permettre de mieux comprendre ce qui est réactivé dans le rapport du sujet à la matérialité du médium et qui va se présenter comme un rapport de spécularité.

Pour décrire la psychopathologie des sujets rencontrés dans le groupe archaïque, il est question d’une clinique de « l’apparition-disparition » : comment penser l’appareillage de différents processus les uns aux autres, qui témoignent tour à tour de la constitution de l’enveloppe psychique individuelle et de celle du groupe ?

A partir des travaux théorico-cliniques présentés précédemment au sujet des processus de symbolisation mobilisés dans le travail groupal par les médiations thérapeutiques, nous avons pu constater avec des personnes psychotiques, que tout d’abord le contact avec le médium (la matière terre en ce qui concerne nos travaux), provoque des perceptions sensorielles (ici essentiellement tactiles, mais ayant trait aussi à la sensorialité corporelle dans sa globalité). Ces perceptions suscitées par le médium sont alors reçues « à l’état brut », et dans le passage du dedans au dehors que sollicite la médiation, ces perceptions vont réactiver les tous premiers temps de l’établissement du lien à l’objet primaire et de sa construction (laquelle est propre à tous les êtres humains).

Mais encore plus, dans les états de psychose, ce qui va advenir de ces perceptions et « en ressortir » en quelque sorte, à partir de cette sensorialité réactivée et sous forme projective, va dans un premier temps correspondre à des perceptions sensorielles hallucinées, renvoyant à un temps d’indifférenciation dedans-dehors, soi-objet (c’est l’originaire décrit par P. Aulagnier, avec le mode de représentation qui lui est propre, le pictogramme).

Ces sensations hallucinées viennent trouver un premier lieu de dépôt dans la matière, qui alors en constitue le support. Les liens transférentiels à l’intérieur du dispositif, ainsi que les processus convoqués par l’appareil psychique groupal, vont permettre au médium de constituer peu à peu non seulement comme objet médiateur, mais aussi de revêtir les qualités du médium malléable (incluant alors le cadre du dispositif tout autant que le thérapeute). Alors, seulement après ce long travail de déploiement, d’inscription, d’illustration dans une matière et de leur reprise, vont pouvoir advenir des formes, des traces.

Le mouvement spéculaire propre à l’activité originaire qui est réactivé dans le dispositif à médiation est bien mis en évidence par F. Bayro-Corrochano (2001) dans son travail avec la terre. Il indique que, par la dimension symbolisante de la sensorialité, la forme produite, à travers l’imaginaire et les mots qui lui seront associés, permettra de refléter la spatialité corporelle et psychique du sujet, témoignant d’une spécularisation spatiale. Néanmoins, l’auteur s’adresse à une population qui a déjà la capacité de mettre en forme des contenus figuratifs, et semble parfois laisser entendre que la sensorialité aurait une dimension symbolisante d’elle-même (il néglige alors le travail du médium malléable).

Dans ses travaux sur la médiation picturale avec des enfants psychotiques, A. Brun met en évidence que ce qui apparaît à travers l’utilisation du dispositif groupal se propose sous forme de sensations hallucinées (réactivées par le contact avec la matière), qui viennent se figurer comme des traces sensori-affectivo-motrices. Petit à petit, de la feuille et de l’utilisation de la matière se dégagera un premier « fond pour la représentation », puis pour la mise en forme (organisée), au-delà de la simple figuration.

Les travaux de S. Krauss (2007) mettent en évidence le fait que l’utilisation de la pâte à modeler avec des enfants autistes, permet une réorganisation des enveloppes psychiques, et de l’image du corps. Ces travaux sont de toute pertinence, mais soulignons que l’auteur ne travaille pas avec le groupe (ou alors elle ne rend pas compte d’un travail groupal), et aussi qu’elle néglige certains aspects symboligènes de l’objet médiateur, qu’elle réduit à un « objet médium malléable », s’inspirant de travaux de Milner et de Roussillon. Le médium malléable ne peut se réduire à un objet dont les seules qualités plastiques, avec les correspondances psychiques qui lui sont associées détermineraient la valence thérapeutique (le médium malléable est la matière, le cadre et le thérapeute à la fois, c’est ce qui en rend sa pensée complexe mais aussi ce qui en fait son efficacité). C’est le paradoxe qu’il permet de contenir sans jamais être résolu qui permet son travail.

Au sein de notre cadre-dispositif à médiation par la terre, comment pourrions-nous à notre tour proposer une théorisation des formes produites ?

Certes, il s’agit bien du même processus que celui qui a été décrit précédemment (perception, sensation, traces hallucinées, mise en forme pour une transformation).

Mais les formes (jamais figuratives), dont certaines sont en trois dimensions, nous poussent à théoriser plus loin et à notre manière, la façon dont nous pourrions les qualifier (et nous proposerons plus loin, dans le cadre de nos hypothèses, celle de « formes sensorielles »).

Nous avons désigné les actes symboliques que nous repérerons dans la manière qu’ont les sujets d’appréhender la matière. Ces derniers ont trait au mode de traitement par le sujet de ces perceptions et sensations, à son rapport à l’objet primaire, et aussi, nous l’avancerons en hypothèse, à la constitution de l’appareil psychique groupal ainsi qu’aux enveloppes psychiques individuelles qui se constituent.

La structuration psychique du « dedans-dehors » s’opère par la perception.

Or, les sujets du groupe archaïque ne sont pas toujours en mesure de discriminer si ce qui est perçu provient « du dedans », ou « du dehors ». En ce sens, l’espace singulier du dispositif groupal de médiation par la terre se propose comme une première expérience d’inscription et de « délimitation », dans l’espace, dans le temps, et à travers une « redite », de ces perceptions sensorielles (rappelons que dans l’originaire, ces sensations sont hallucinées donc auto-engendrées par le sujet).

Nous traiterons la question de l’hallucination qui concerne les sujets du groupe sous l’angle du fonctionnement originaire de la psyché.

Les processus auxquels nous avons à faire plongent leurs racines dans les toutes premières expériences psychiques et corporelles. Une partie d’entre elles découle des premières relations à l’objet. Ces relations non encore subjectivées sont objectalisées. L’autre est avant tout une chose hallucinée, matérialisée ou plus psychisée.

Ceci tend à aller dans le sens d’un narcissisme primaire composé de cette double dimension objectale (l’animé), et objective (l’inanimé).

Gimenez (2000) travaille sur l’hallucination psychotique et met en évidence trois modalités d’accès à la réalité. Il emploie les termes d’hallucination de sensation, hallucination formelle et hallucination scénarisée.

Le processus, passant par une représentation fantasmatique pour arriver au sensoriel est nommé déscénarisation et passe par une démétaphorisation. L’évolution se déploie du registre de la sensation à celui d’un ressenti de transformation pour aboutir à celui d’une mise en scène.

Guy Gimenez parle de l’hallucination comme lieu de dépôt et de contenant présymbolique aux pulsions et aux affects. Nous introduirons ici les mécanismes et destins de celle-ci, lorsque, à ce premier lieu de dépôt, s’y ajoute celui de la matière terre, du dispositif, du cadre et des personnes qui modèlent et circonscrivent les éléments hallucinatoires réactivés dans des formes sensorielles.

Le dispositif permettrait dans un tout premier temps de localiser si ce qui est perçu l’est à l’intérieur ou à l’extérieur.

Le modelage convoque la sensori-motricité et permet des mises en forme de la matière, lesquelles se répèteront au sein du cadre-dispositif. Cet effet de répétition permettra la mise en forme d’éprouvés corporels archaïques réactualisés par le médium malléable, témoignant aussi des failles dans la constitution de l’enveloppe psychique.

Ces formes d’une part, leur enchaînement et leur évolution au fil des séances d’autre part rendraient aussi compte des modalités de la construction et de l’évolution de l’image du corps chez les sujets déficitaires présentant des troubles autistiques et psychotiques.

Nous avons aussi constaté, à travers l’enchaînement temporel de ces formes sensorielles, que si non seulement elles possèdent des caractéristiques propres à chaque sujet qui les modèle, elles pourraient aussi, à partir de leur apparition au sein du groupe qui les « incube » et les porte en quelques sortes, s’appareiller et se penser dans des liens de contiguïté ou de continuité. Chacune des formes sensorielles produites, s’offre tantôt comme étayage ou point d’appui à d’autres, peut aussi s’interposer et s’opposer à d’autres ou encore les compléter au sein du groupe (cf. Les liens d’isomorphie et d’homomorphie décrits par Kaës dans les groupes).

Ces formes « dialogueraient » entre elles (avançant cela, nous nous situons déjà dans une perspective de reconstruction, car dans le « groupe archaïque », ces éléments ne jaillissent pas comme tel, il faut les organiser en pensée pour penser cette cohérence). Néanmoins, à partir de cette métaphore du dialogue sensoriel avec les formes, cette dernière construction nous permettrait, après l’avoir repéré, de mettre en évidence les chaînes associatives groupales, reflétant aussi à travers leur évolution les différents temps et modalités de constitution de l’enveloppe du groupe, de la groupalité à l’œuvre chez chaque sujet, de la dynamique groupale.

A ce stade, il nous faut formaliser ce questionnement de manière plus concise et plus précise à travers la formulation de nos hypothèses.
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