Le travail d’écriture - de reprise et d’élaboration dans l’institution
2.2.4 Le travail d’écriture, de reprise et d’élaboration dans l’institution

La mise en forme par les thérapeutes de la matière première qui se dégage pendant les temps de séances suppose une première phase de mise en mots des affects ainsi que de leur partage.

Dans le groupe archaïque, nous avons pensé intégrer le moment de verbalisation des thérapeutes entre elles pendant le temps de la séance. C’est-à-dire que les sujets ne peuvent verbaliser sur ce qu’ils ont fait, ressentis. Si pour chacun, nous posons des paroles sur ce qui se déroule pendant le temps de la séance, un temps de reprise des éléments importants est nécessaire, d’autant plus que tous les progrès sont infinitésimaux.

C’est moi qui prends les notes. Nous disposons d’un temps très court (ce dernier s’apparente parfois dans les institutions à une denrée de consommation qui fait toujours défaut, probablement s’agit-il aussi d’une défense contre l’inertie ou l’immuabilité des pathologies rencontrées). De plus, le temps de transition à la fin de l’atelier était difficile à supporter pour les participants et aussi pour les thérapeutes. Nous avions besoin d’un temps « hors modelage », mais à l’intérieur du groupe pour parler de ce qui s’y passe et aménager le temps de séparation (pour que cette dernière puisse s’inscrire et être ressentie, sans quoi les sujets quittent tant bien que mal, mais aussi vite que possible, leur tablier et s’échappent).

Nous proposons alors aux participants la prise d’une boisson chaude après avoir énoncé le temps de fin de modelage (néanmoins nous ne rangerons le matériel qu’à la fin de la séance).

Il s’agit donc plus entre nous d’une écriture parfois « dans l’urgence », comme pour noter ce qui menace de nous échapper la séance finie, nous dégager de ce qui vient de se dérouler et aussi pour le « circonscrire » quelque part, nous en détacher jusqu’à la prochaine séance.

Il ne s’agit pas d’une véritable mise en récit dans l’écriture, mais cela provoque un effet du côté de la narration, puisque les participants nous entendent raconter la séance à voix haute. Le véritable travail d’écriture aura lieu pour nous dans l’après-coup, à l’occasion pour ma part de temps d’exposé ou de restitution de nos recherches (présentations dans le cadre du séminaire à l’université, présentation dans le cadre d’un colloque, et bien sûr le présent travail de rédaction de la thèse). Laure est toujours en lien avec ce travail, dont nous lui restituons par oral les questionnements et les aléas, lui soumettant à lire certains éléments.

Il nous faudra aussi nous retrouver toutes les deux de temps à autres en dehors des séances, malgré les contraintes ou résistances institutionnelles, pour parler de ce qui se passe et ce qui s’en dégage à travers la mise en travail dans un « ailleurs ». Ces temps de reprise à deux, pour nécessaires qu’ils furent, ont néanmoins parfois été vécus dans la culpabilité (par rapport au reste de l’équipe).

Le cahier s’est imposé, mais parfois, en lien avec l’inertie de ce qui se passe dans le groupe, il nous arrive de « ne pas avoir envie d’écrire » et d’être tentées de « remettre à plus tard » cette tâche. Le début du cahier est d’ailleurs composé de feuilles volantes, l’une et l’autre ayant « oublié » d’en amener un, peut-être témoin des difficultés aux débuts de la constitution du groupe.

Le tempo accéléré dont rend compte l’écriture pressée et parfois proche des hiéroglyphes correspondrait à des moments du groupe où se projettent massivement des éléments bêta au sens de Bion, soit des éléments sensoriels informes qui ne pourraient se métaboliser en éléments alpha.

L’ « écriture-signe » que nous serons seule à pouvoir relire correspondrait peut-être aussi à une première tentative de mise en forme de l’informe à l’œuvre, une écriture qui n’a pas encore de corporéité, témoin d’un effet de « trop » ou de « pas assez »…

Par un effet de contre-transfert, nous éprouvons l’une et l’autre assez souvent le besoin en début de séance de rouvrir ce cahier (qui reste dans un placard à l’atelier), pour nous remémorer ce qui s’est passé la semaine précédente. Ce ressenti se trouvera intensifié lorsque j’animerais seule le groupe pendant quelques séances, en raison de l’absence prévue de Laure, et que le groupe m’apparaîtra (pendant une séance en particulier) plus lourd que jamais (me sentant peut-être un peu abandonnée, je fantasmerais alors de prendre la fuite et abandonner le groupe à lui-même, ce qui se soldera par l’écriture de la séance in situ, que nous commenterons à haute voix dans le groupe). De quelle nature est ce risque d’oubli qui frise l’amnésie ?

De même, dans notre contre-transfert, il nous arrive souvent en début de séance (ce qui n’est pas le cas de Laure) de nous demander si tout le monde est bien là, et d’éprouver le besoin de recomposer le groupe en nommant chaque participant dans ma tête, faisant appel à ma mémoire (quand cela se produit, il n’y a jamais d’absent car dans le cas contraire nous nous en rendons immédiatement compte). Nous constaterons que ces signes sont des indices de la groupalité interne ainsi que des défenses qu’elle peut susciter.

L’enveloppe groupale est parfois tellement instable, qu’il arrive qu’elle n’assure pas le sentiment de permanence de l’objet, y compris pour les thérapeutes, et n’assure pas non plus toujours la fonction d’inscription des traces mnésiques.

Notons que la pratique de ces dispositifs à médiation, en cothérapie particulièrement, nécessitent une reprise afin d’analyser non seulement les mouvements transféro contre-transférentiels, mais aussi ceux d’intertransfert entre les thérapeutes et sur le processus groupal à l’œuvre. Nous ne saurions que trop souligner la nécessité d’une supervision, qui n’est malheureusement pas l’apanage de toute institution. Ainsi nous n’en disposerons pas, mais ne le chercherons pas non plus ailleurs, bien qu’ayant entrepris personnellement une démarche de supervision pour nos autres lieux d’intervention (nous n’y parlerons pas de celui-ci). Peut-être avons-nous aussi compté sur l’étayage fourni par ce travail et la possibilité d’en parler à l’université pour penser (avec un peu de mauvaise foi, certes), qu’il serait compliqué d’aménager un espace supplémentaire.

De plus, il aurait été très culpabilisant vis-à-vis du reste de l’équipe (et probablement bien plus pour Laure que nous-mêmes) d’aller toutes les deux chercher à l’extérieur de l’institution un lieu de parole.

Faute de moyens, les réunions de synthèse réunissant les autres membres de l’équipe seront l’occasion d’évoquer les problématiques dégagées individuellement à l’atelier modelage, d’y faire référence et d’en permettre le récit aux autres membres de l’équipe. Une reprise en réunion d’équipe pluridisciplinaire, à notre initiative, (mais qui n’aura lieu qu’une seule fois), portera sur le groupe en lui-même et ce qui s’y passe. Les résistances alors rencontrées dans l’équipe et sur le plan institutionnel nous ont presque laissé penser que ou bien ce que nous présentions était tout à fait « rasant » et n’intéressait personne (nous donnant le sentiment de passer toutes deux pour des « hurluberlues » à trouver ou chercher du sens là où il n’y a que boudins de terre et magma insignifiant), ou bien que, peut-être, nous évoquions des choses à mettre en travail dont surtout personne ne voulait entendre parler.

Le silence qui nous avait été opposé nous laissait le sentiment d’une amère déception, je me sentais pour ma part au début en colère, ayant vécu ce mouvement comme une attaque, puis bel et bien « déprimée » par ce manque d’intérêt. Pas loin de me résigner et penser qu’en effet, peut-être que « tout cela n’avait aucun sens », je me sentais victime de ma propre illusion, et pire, pensais que pour un peu, la théorie m’aurait peut-être bien bernée.

La dimension institutionnelle est très importante.

Il me faudra un temps certain pour sortir d’une position de culpabilité et pouvoir aborder cette question.

Dans l’après-coup, je comprends que nous avons proposé ce dispositif comme une façon d’appréhender les personnes autrement, mais qui fut peut-être ressentie parfois comme dérangeante. En effet, le dispositif est aussi né d’un mouvement de résistance, face à une équipe dont certains éléments du discours apparaissaient comme une tentative de banalisation des mouvements psychiques. Certains événements n’étaient pas relevés, d’autres pas relatés et tenus sous silence, comme pour ne pas déranger le travail quotidien, ou réduire à néant ce qui pouvait être signifiant. Rien ne pouvait être pensé en dehors du faire, des limitations et incapacités des personnes auxquelles on les réduisait alors. C’était comme s’il ne fallait pas penser (cet élément nous renvoyant à la notion de pacte dénégatif proposée par R. Kaës). Cela nous renvoyait des images et des questionnements violents (que nous pourrions illustrer ainsi : les sauvages auraient-ils une âme ?).

Il n’est pas question de remettre en cause le professionnalisme et la bienveillance des acteurs institutionnels, ni la qualité du travail effectué. Mais, parfois, au sein d’une équipe, les jeux et enjeux de pouvoir, mais aussi de tranquillité, viennent distordre le cadre de l’espace de travail commun.

Certains supportent très mal le bruit et l’agitation manifeste que produit le tohu-bohu de certains psychotiques. Alors, on entend parfois dire que : « Au fond, pourvu qu’ils soient bien », pourquoi aller chercher plus loin ! Mais comment mesurer « qu’« ils » soient bien » en étant indemne de toute projection ? C’est un peu comme s’il y avait un « parti pris » de penser que ces personnes ayant été très sollicitées dans l’enfance et l’adolescence, arrivées à l’âge adulte et toujours « victimes de leur handicap », n’avaient plus aucune évolution possible, et que maintenant il fallait « remplir le temps et maintenir les acquis » dans un éternel présent qui se fige alors sous la forme d’un « retour au même, à l’identique », lequel a pour effet de figer en retour la vie psychique de l’autre.

Cet élément contribue à l’impression que donnent parfois les usagers d’être « sans histoire ».

Il semblerait, mais il nous faut alors être là très prudente car nous n’avons aucun élément tangible qui nous permette de soutenir ce que nous allons avancer, que si les personnes accueillies sont « sans histoire », il y aurait en miroir des « trous noirs » dans celle de l’institution, et qu’un non-dit, un très lourd silence porte sur cette dernière (à l’origine de clivages dans l’équipe entre anciens et nouveaux personnels). Un peu comme si cet effet de répétition dans une sphère atemporelle, cette histoire « secrète » dans l’impression qu’elle nous donne à ressentir, renvoyait à des « cryptes » qu’il ne faut surtout pas ouvrir, des « fantômes » à ne pas réveiller. Précisons bien qu’il s’agit là de notre ressenti subjectif personnel et de nos propres « élucubrations fantasmatiques », mais cette lourdeur nous évoque des éléments très difficiles à penser, très menaçants, ayant trait à des faits qui se seraient déroulés dans un passé suffisamment lointain pour que personne n’en puisse parler. Mais de cela nous ne pouvons à notre tour pas parler, puisque nous ne détenons pas les éléments qui nous permettraient de l’avancer. Mais parfois il nous est arrivé de nous demander si inconsciemment, ce travail ne viendrait pas en quelques sortes chercher à réparer aussi quelque chose de cette histoire. En outre, le désir et l’élaboration de cette recherche ainsi que de son écriture nous sont parfois apparus comme une « stratégie de survie », pour préserver et maintenir bien vivante notre capacité à penser.

Peut-être devons-nous ici faire mention du fait que plusieurs mois après la fin du groupe, ayant saisi l’opportunité d’un autre lieu d’exercice, nous avons quitté cette institution.

Ce nouveau travail, toujours dans le secteur médico-social et dans la même association, nous amenait à exercer cette fois avec des enfants et des adolescents. Il s’agit de l’institution par laquelle sont passés, enfants, les patients du dispositif. Est-ce un hasard ? Une façon de tenter de remonter encore plus loin dans l’histoire ?

Pour le moment nous n’en savons encore rien, et en fin de compte c’est peut-être bien ce qui échappe à notre pensée qui nous permet de créer...

Revenons à la recherche.

Il faudra donc nous déprendre d’un mouvement projectif, et comprendre aussi qu’à travers le silence de l’équipe, il est peut-être question d’une contre-attitude en lien avec l’effet de « gel de la pensée » qu’induit le travail avec des personnes très régressées sur le plan psychique. Les personnes psychotiques induisent dans les équipes des clivages et des effets d’exclusion qui peuvent parfois aller jusqu’à « faire éclater » une équipe tout entière. L’institution se construit et fonctionne, à des degrés variables, en miroir des pathologies de ceux qu’elle accueille en son sein, du moins en est-elle toujours très empreinte (tout dépend du dispositif d’accueil et de ce qui oriente le travail). L’apparition de clivages très marqués dans l’équipe est en lien avec les pathologies des personnes et les modalités défensives qui leur sont propres. Néanmoins, ces clivages peuvent aller très loin puisque par exemple l’annonce du décès de Maria aux autres usagers de l’institution a fait débat (une petite partie de l’équipe pensant qu’il valait peut-être mieux « ne rien leur dire », puisque Maria était partie avant sa mort pour une autre institution). Les modalités défensives psychotiques viennent alors parfois « contaminer » le fonctionnement psychique de ceux qui les ont à charge, et il faut alors se méfier des effets pervers que cela peut engendrer, parfois à l’insu des professionnels.

Notons que le cadre de l’atelier dans son déroulement a toujours été respecté par les autres acteurs institutionnels (peut-être que notre position d’extériorité y a contribué), et que le dispositif a été porté par le métacadre institutionnel dans lequel il était inclus, mais toujours avec cette propriété de pacte dénégatif (le dispositif pouvait exister, mais il ne fallait pas en parler), et force est de constater que nous ne pourrons pas contourner cette défense institutionnelle. Nous aurons ainsi parfois l’impression, s’accompagnant d’une certaine culpabilité, que le dispositif pourrait fonctionner à la manière d’une « enclave autistique » dans l’institution.
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