Samuel ou le long sommeil
3.2 Samuel ou « le long sommeil »

Samuel est un cas « étonnant », tant ce qu’il donne à voir en apparence rend peu compte de sa capacité à être en relation, laquelle témoigne d’un degré de structuration psychique qu’on ne lui devinerait pas spontanément. Il semblerait bien que Samuel se soit réfugié dans une « forteresse vide », se laissant de moins en moins toucher par ce et ceux qui le sollicitent.

Il arrive à Samuel non pas de tomber brutalement, mais de se laisser doucement glisser au sol (mais comme s’il était tombé), et de ne plus pouvoir ni vouloir bouger ou se relever. Il est alors très difficile pour les éducateurs de « le remettre debout », tant la force d’inertie corporelle qu’il oppose en rend l’entreprise difficile.

Samuel peut aussi laisser choir, lâcher les objets qu’il tient entre ses mains. Le croisant par hasard au détour d’un couloir de l’institution et alors qu’il revient avec son groupe d’un magasin où sont achetées certaines denrées nécessaires à l’activité cuisine, Samuel lâche les deux sacs qu’il tenait dans chacune de ses mains, marque une courte pause, et poursuit son chemin sans faire cas de ma présence.

Samuel se caractérise par son apparente nonchalance, il semble vivre dans « le monde du silence », ne parle pas et apparaît indifférent à tout ce qui se déroule autour de lui, laisse les autres le pousser ou le diriger parfois comme une marionnette.

Il n’en n’est pas moins attachant et présent dans la relation par le regard, il se montre observateur (la plupart du temps lorsqu’on ne le regarde pas). Il manifeste néanmoins une bonne compréhension du langage verbal et se montre attentif et réceptif à nos paroles (nous apprendrons que lorsqu’il était enfant, Samuel s’exprimait verbalement).

Samuel se balance sur lui-même dans un mouvement stéréotypé, se berce et s’endort parfois dans cette rythmicité lancinante.

Ainsi peut-il se montrer présent dans la relation (à travers le regard et ses sourires), mais aussi parfois absent et il n’est alors plus que léthargie.

Samuel est en effet souvent « celui qu’on oublie ». Il m’a été relaté qu’il est un jour revenu d’un camp de vacances organisées avec des coups de soleil frisant la brûlure grave, car on l’avait « oublié » à la chaleur et au feu du soleil. Surtout, Samuel semble ne pas être sensible à la douleur physique car il ne s’y soustrait pas et ne manifeste pas de réaction de douleur. Nous constaterons d’ailleurs aux débuts de l’atelier que lors du temps de partage d’une boisson chaude, Samuel ingurgite le café brûlant qui sort juste de la cafetière et ne manifeste aucune gêne. Par la suite nous prendrons soin de laisser reposer un temps la tasse de café avant de la lui donner.

Samuel s’inscrit donc comme celui qui ne fait pas de bruit, parfois « celui qu’on traîne » à la manière d’un « poids mort » et il manifeste rarement de résistance à suivre le reste du groupe.

Cette quasi absence de tonus est-elle d’origine somatique (des problèmes de « baisse de tension » ont été évoqués en équipe), ou bien la présence quasi « végétative » en apparence de Samuel est-elle le signe d’une forteresse dans laquelle il s’est réfugié, enfermé à son insu, pour échapper au collectif, aux bruits de l’agitation qui l’entourent et aux exigences qui lui sont manifestées mais aussi à un vécu interne mortifère?

J’apprendrais qu’il y a néanmoins une activité qui lui plaît et où il se montre actif : c’est l’atelier cuisine. Il m’est relaté que Samuel y porte très souvent à sa bouche les ingrédients ou légumes présentés, peut-être pour en tester la consistance, les goûter, se montrant là capable d’établir une différence entre ce qui plaît ou non à son palais (et Samuel a une attirance très manifeste pour le chocolat).

L’atelier terre se proposant comme « un lieu paisible » et une invitation à la libre expression, l’attitude de retrait de Samuel, le « lâchage » des objets ou de son corps et les modalités de prise de contact par la bouche nous intriguent, nous sommes curieuses de savoir comment il pourrait s’inscrire dans ce dispositif.

Lors des premières séances, il accepte passivement d’être revêtu d’un tablier et d’être sollicité par nos paroles pour prendre place à la table commune. Il se balance sur lui-même et nous adresse un regard interrogateur et intense, ses mains sont sous la table et tantôt pincent ses cuisses, tantôt se relâchent. Il est attentif à chaque parole et chaque geste ou interaction qui se déploient au sein du groupe.

Lors de la deuxième séance, nous lui présentons, outre la matière, les bols de barbotine, ceux remplis d’eau ou les pots et caissettes contenant différents instruments.

Samuel prendra alors pour les mettre dans le bol de barbotine (à l’insu de l’attention des deux thérapeutes qui ne constateront l’action qu’une fois effectuée), des ustensiles (essentiellement des tampons en terre cuite permettant d’inscrire dans la terre différentes formes (spirales, étoiles, carrés, etc.) Puis, échappant toujours curieusement à notre regard, il mettra à sa bouche, un ébauchoir qui trempait dans un bol de barbotine. Samuel en a alors « plein la langue et le pourtour de la bouche », à la manière d’un petit enfant qui a des « babines de chocolat. »

Il retire ensuite spontanément de la barbotine les tampons immergés et les positionne sur la planchette de bois qui lui fait face.

A la cinquième séance, Laure lui adresse une forme, on dirait une boule qui ressemble à une tête avec des oreilles de lapin. Samuel saisit un ébauchoir et tape rythmiquement (au rythme des balancements de son corps) entre les deux oreilles, mais pose l’ébauchoir dès que nous le regardons.

A la séance suivante, il se balance, rien ne se passe. Laure qui est à ses côtés joue à produire un bruit avec la cuillère à dénoyauter qu’elle remplit d’eau qui s’écoule par le trou au centre de la cuillère et retombe dans le bol. Cela intrigue Samuel qui jette quelques regards amusés mais n’intervient pas.

Samuel illustre un mode d’utilisation de la matière en deçà de la consistance de cette dernière. Nous n’exigeons rien de lui, entre l’espoir et l’attente que quelque chose se passe, mais pressentant aussi qu’il faut lâcher prise à cet endroit (ne rien exiger, ne rien anticiper ni provoquer). Tout passe d’abord par le regard et l’« être ensemble », par les sons.

A la huitième séance, dès que je lui présente le morceau de terre, il en prélève un tout petit bout et le met dans sa bouche. Je plante alors intuitivement à la verticale un poinçon dans le morceau de terre devant lui, il l’enlèvera pour le poser à côté lorsque je ne regarde pas.

Samuel déconstruit ?

Je lui tends intuitivement sans savoir pourquoi ma main ouverte, il met sa main dans la mienne (il a les mains douces et chaudes), il se balance et s’endort.

A la neuvième, je réalise une petite boule sphérique à ses côtés, tente de jouer à la faire rouler jusqu’à lui mais, bien qu’il la regarde, il ne la touche pas, la laisse tomber au sol. Il suit des yeux la petite boule qui roule sur la table, mais lorsqu’elle tombe au sol il ne la regarde plus, comme si elle n’existait plus.

Lors de la dixième séance, Samuel met à nouveau de la barbotine dans sa bouche. Laure lui donne un verre d’eau pour « faire passer » le goût que nous imaginons désagréable.

Je dispose tout autour de sa planchette de petits morceaux de terre, il les prend un par un et les remet dessus, à l’intérieur de la planche.

Puis je lui propose un chemin fait de morceaux de terre, à la manière du petit poucet, partant de moi et jusqu’à lui, il les prend pour les disposer un par un sur la planchette de bois.

Pour l’instant Samuel regroupe les petits morceaux qui sont sur la table à l’intérieur de la planchette. S’agit-il d’une première configuration du groupe ?

Il ne se passe presque rien pendant les séances qui suivent.

Je tenterais ensuite de jouer à lui envoyer de la place où je me trouve des petites boules de terre. Samuel ne me les renvoie pas. En revanche, à chaque lancer il regarde avec l’air étonné Laure qui est à l’autre bout de la table qui observe mon jeu et sourit à Samuel en le regardant intensément en retour. Le regard de Samuel va de la boule de terre que je fais rouler jusqu’à lui au regard de Laure. Il y a quelque chose qui circule et peut-être que l’enveloppe du groupe trouve une esquisse de forme à travers ce jeu de regards à trois (c’est-à-dire que c’est la première fois qu’il y a une relation à « plus que deux »).

Samuel sourit aussi après avoir mis une mirette pleine de barbotine dans sa bouche à nouveau. Il nous semble qu’il y a de plus en plus d’expressions qui passent sur son visage.

Il acceptera de prendre un petit bout de terre lorsque je lui tendrais en disant : « tiens. »

Son regard va de plus en plus de la matière aux regards des thérapeutes qu’il semble chercher.

Il regardera aussi beaucoup Paul, intéressé et même riant de son jeu d’assemblage.

A la vingt-deuxième séance, il va se passer quelque chose de très important pour le groupe. Comme nous le verrons plus loin, la présence nouvelle de Boris dans le groupe va transformer celle de Samuel qui se réveille et se révèle.

Je modèle de petites boules que je positionne sur sa planchette, puis une sorte de petit contenant que je pose à côté des boules. Samuel prend une boule, la repose, en prend une autre et la met dans le contenant. Laure lui envoie une boule de la place où elle se trouve, essayant de viser le trou du contenant, mais le manque. Les autres membres du groupe sont très attentifs à ce jeu, les têtes se relèvent et les regards sont très attentifs. C’est la première fois que nous avons un niveau d’attention groupale (tous ensemble). Je suggère à Samuel qu’il peut renvoyer la boule qui a manqué le contenant à Laure pour qu’elle essaie de nouveau, et je lui montre en envoyant une boule à Paul, lequel ne nous a pas lâché des yeux et manifeste l’envie de partager notre jeu. Paul renvoie la boule à Louise, qui ne la réceptionne pas mais la ramasse, la prend dans ses mains et me la tend délibérément, je prend et la passe à Ernesto, et alors « ça circule », même si, hélas, Ernesto qui prend la boule l’écrase...et l’incruste dans son modelage.

Laure souhaite renouveler le jeu, j’agrandis alors le trou visé du contenant sur la planchette de Samuel pour faciliter l’entrée des boulettes. Samuel ne lui renvoie pas les petites boules qui tombent à côté du petit pot, mais il les met à l’intérieur.

Cette fois-ci c’est Boris qui va interrompre le jeu en jetant un morceau de terre qui va atterrir dans un bol de barbotine et éclabousser alors Samuel. Ce dernier ne manifeste aucun dérangement ressenti et s’essuie le visage avec les manches de son pull, il sourit. Il regroupe ensuite sur la planchette les boules qui restent, ne les met pas dans le contenant mais les regroupe et les ordonne (il « remet le groupe en place » ?)

Le petit pot modelé tout à fait spontanément se présente comme la forme métonymique du groupe comme contenant mais aussi conteneur. L’enveloppe groupale qui est maintenant construite permet que ce qui se passe à l’intérieur du groupe puisse être transformé par l’appareil psychique groupal. Nous reviendrons plus loin dans notre travail sur ces éléments, mais soulignons que si je confectionne sans savoir pourquoi ce pot et sans en anticiper les effets, c’est que de manière « préconsciente », je mets en forme les traces sensori-affectivo-motrices qui se dégagent de ce que fait chacun. Ce modèle d’emboîtement des processus est celui qui permet de faire advenir psychiquement le groupe.

Lors de la dernière séance annoncée, j’adresse à Samuel encore de petites boules de terre, qu’il mettra dans le creux de ses mains, les gardant ainsi en sa possession, et faisant semblant de les manger en nous observant, puis les posera sur la planchette. Samuel pourrait-il désormais accéder au jeu de « faire semblant ? » parce que quelque chose est localisé désormais à l’intérieur, peut être contenu, transformable et transformé par la relation ?
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