Configurations des processus de symbolisation primaire à travers le modelage
5.2. Configurations des processus de symbolisation primaire à travers le modelage : du dedans au dehors, une première possibilité de liaison

Au terme de toutes ces observations, une certaine évolution se dessine. En effet, à partir des données cliniques, nous constatons qu’un changement, si infime et discret soit-il, est possible grâce au travail thérapeutique à partir du modelage, notamment en ce qui concerne les enveloppes corporelles et leurs fonctions psychiques. Il semble que l’utilisation de la matière terre puisse aider certains sujets à se structurer, notamment concernant la distinction dedans-dehors, soi-autrui, ou encore par rapport à une réélaboration de certains types d’angoisse et de vécus corporels (angoisse de chute, de liquéfaction, de morcellement).

Pour tous les sujets, on repère bien les différences d’utilisation de la matière. Selon les différents types ou registres des pathologies rencontrées, les personnes ont un contact plus ou moins direct avec la matière : les plus autistes sont en général les plus à distance du matériel, au moins dans un premier temps. Chez les personnes psychotiques, le contact direct, l’éclatement de la matière et son fractionnement sont très marqués dans l’utilisation qui en est faite (corps éclaté, non rassemblé). Mais presque tous essaient de rendre « vivant», animé le morceau de matière.

Lorsque le sujet refuse de rassembler les morceaux émiettés, c’est en général à cause de son angoisse de la fusion et du collage (peur de perdre les limites par rapport à l’autre) et c’est toute la question du trop près ou du trop loin qui se pose ici.

Dans cette expérience, le thérapeute est un véritable Moi-auxiliaire qui aide à la construction.

Il y a bien un rapport spéculaire entre le corps et la matière terre : malaxer, serrer, c’est ouvrir et fermer, comme les sphincters, les yeux, la bouche. Manger de la terre puis ouvrir et fermer la bouche comme un clapet et commencer à mettre un doigt dedans s’apparente à la réunification autour de la zone orale (récupération de la bouche, cf. Haag).

Les personnes sont invitées au sein du dispositif à mettre en forme des « résidus sensoriels », même s’il s’agit d’une mise en forme très partielle du fonctionnement corporel. Cela reste pour elles une tentative de se réapproprier les organes des sens ou des zones corporelles et ainsi d’exprimer des vécus chaotiques angoissants.

La mobilisation psychique impliquée par les formes modelées, de par l’effet de continuité qu’elles opèrent sur les enveloppes sensorielles, va progressivement créer un sentiment de sécurité interne, de cohésion, sentiment d’un Moi-corporel vivant.

A travers les évolutions des personnes, on voit que la matière peut représenter le premier Moi-corporel (premier sentiment d’enveloppe comme dans le cas de Louise, mais aussi de Boris) et le Moi-peau (enveloppe qui contient, délimite et protège, dans le cas de Paul). Certains ont du mal à garder de gros volumes de terre (fragmentation, comme dans les cas de Maria et Ernesto). D’autres encore projettent leur expérience corporelle dans la matière, dans la masse informe, en y éprouvant leurs propres limites (démembrement puis tentative de rassemblement comme l’illustrent bien les cas de Victor et Elsa).

La « dimensionnalité psychique » est également expérimentée dans l’exploration des surfaces (bidimensionnalité) puis des reliefs, dans le passage des miettes aux boudins, dans la découverte des volumes et de la profondeur, témoins d’un vécu tridimensionnel. Certains peuvent faire un lien entre chaque séance, en reprenant ce qui avait été fait auparavant (continuité et permanence). Mais cela peut l’être aussi dans une sorte d’annulation de l’état de la matière qui a changé entre temps.

La symbolisation primaire, ainsi que et à partir de toutes les représentations originaires des contenants psychiques à la jonction de la pensée verbale et non verbale, sont donc directement observables dans l’activité de modelage.

Les productions en terre sont-elles à considérer comme une forme plastique utilisée dans un but de communiquer avec l’autre, ou bien sont-elles à envisager comme un moyen pour la personne de se structurer (dans un but d’auto-information) ?

Du côté des troubles autistiques, la personne n’ayant pas la capacité de se projeter (puisque n’ayant « pas d’extérieur »), les formes ne sont pas reconnues comme extérieures à elle et n’appartiennent pas à l’aire transitionnelle, mais elles sont la personne (au début). La matière terre serait le self de la personne, sorte de Moi-peau extériorisé.

Ensuite, les productions plastiques sont la projection de soi au dehors (empreinte), métaphore projetée de l’enveloppe cutanée (élaboration psychique à la fois interne et externe). Cette activité précoce de représentation connaît donc sans doute une fonction « auto », un temps « pour soi », dépourvue d’intention communicative en tant que telle, avant d’être une projection extérieure de l’image du corps qui se matérialise dans l’objet modelé.

Le modelage, langue du corps et des sensations, permet de mettre en formes, en images, puis en mots une sensorialité non liée. Les formes originaires de la représentation, conçues comme une première métabolisation par la psyché de données sensorielles, sont des éléments constituant la matrice de l’activité de symbolisation, en lien avec le corporel. En effet, le corps et l’organisation sensorielle conditionnent l’émergence des représentations. On peut ainsi dégager les processus de réouverture permanente du processus de symbolisation, à partir des traces perceptives.

Avec des personnes présentant des troubles autistiques, le thérapeute serait un interprète en quête de formes, un traducteur chargé de transposer, d’une langue à une autre, du corporel au psychique, les éléments qui viennent se manifester dans l’espace de la séance. Et le modelage est une proposition de symbolisation, utilisée de manière différente par chaque patient.

Les personnes présentent un comportement qui montre une absence quasi permanente d’unité ou de liens entre les différentes modalités sensorielles (accrochages unisensoriels). Leur sensorialité offre un aspect uni ou bidimensionnel et s’exprime par des collages, des placages de la matière terre.

Chez certains, le regard semble vécu comme un orifice mal protégé (peur du regard) et dans l’ensemble, les sujets manquent de pare-excitation vis-à-vis des stimuli externes.

Dans ces cas-là, les fonctions principales occupées par la sensorialité tactile à travers le modelage de la terre, toutes sous-tendues par la création d’une permanence et d’une continuité corporelle sont les suivantes : se sentir exister par des autostimulations tactiles (Boris, Samuel), éprouver du plaisir (Paul), supporter les premiers mouvements psychiques par l’étayage d’un fantasme de fusion par des collages tactiles (Victor, Elsa).

Pour d’autres, ou plus tard dans la prise en charge pour ceux déjà cités, la sensorialité tactile présente une unité, avec des liens qui s’établissent entre la vision et l’audition. Elle est investie sur un mode libidinal (caresser) en rapport avec l’objet externe. Elle s’inscrit dans un contexte relationnel. Les fonctions de la sensorialité tactile sont alors de supporter les interactions, ainsi que l’activité fantasmatique et les premiers mouvements psychiques avec expérimentation de la profondeur, de la séparation, de la transformation.

Pour chacun des sujets observés, on peut relier l’organisation de la sensorialité tactile à une structuration sous-jacente de l’espace et de l’enveloppe psychique : perception uni, bi ou tridimensionnelle de l’espace, enveloppe « ouverte » avec décollement et différenciation des deux feuillets ou « fermée» (orifices vécus comme des trous par lesquels on peut s’écouler ou avec un fond servant de contenant), différenciation Moi/non-Moi acquise ou non.

Les différentes fonctions psychiques illustrées par le modelage permettent la (re)mise en route de certains aspects du développement restés en panne, comme le déploiement de la symbolisation primaire des signifiants formels (D. Anzieu, 1987) et de la dimensionnalité psychique, ou comme l’accès à un médium malléable, à une présence d’arrière-plan et à une expérience corporelle de qualité.
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