Le groupe pâteux
4.1.2 Le groupe pâteux

Une première modalité d’état de la matière va ensuite apparaître à travers l’utilisation de la barbotine.

Cette dernière n’a pas de forme propre, puisqu’il s’agit d’un état entre le liquide et le solide : le pâteux. Notons que la matière est toujours contenue dans un bol. Elle sèche entre deux séances, se fissure et se craquelle, il faut la remouiller et la « touiller », écraser à l’aide d’un instrument les morceaux durs qui se séparent par l’ajout d’eau, pour lui rendre son aspect pâteux.

Nous ne manquerons pas d’établir une analogie entre cet état de la matière et les excréments auxquels elle renvoie (« caca mou»).

Serions-nous tous ensemble « dans la gadoue », « barbotons-nous » à plusieurs ?

S’agit-il d’un jeu très régressif de souillure collective autorisé ?

Ou bien encore, peut-être que le mélange de la barbotine s’apparenterait au mélange des « ingrédients du groupe » pour que « la sauce prenne » entre nous...

La barbotine a la particularité en séchant de rester telle qu’on l’a laissée. En outre, sa fonction première est de permettre de faire tenir ensemble plusieurs morceaux de terre. Elle permet aussi de réparer des formes qui ont pu casser ou se détacher entre elles en séchant.

La barbotine est un liant, dans tous les sens du terme.

Lorsque Louise s’intéresse à la barbotine que nous lui présentons, c’est pour plusieurs raisons. Tout d’abord, cela lui permet de ne pas toucher la matière puisqu’elle la remue à l’aide d’un instrument. Ensuite, les grains de chamotte qui se mélangent à la barbotine produisent un bruit de crissement contre les parois du bol. Ce bruit, produit par le mouvement de sa main est rythmique, et permettrait peut-être la constitution d’une première ébauche d’enveloppe comme nous y avons déjà fait référence (une enveloppe sonore). Néanmoins à ce stade, tout est dilué.

Soulignons le rapport de spécularité ici très prononcé entre le sujet et la matière.

Lors d’une séance, mettant sur la table le bol de barbotine contenant la matière qui a séchée telle que l’avait laissé Louise lors de la séance précédente, la forme suggère les excréments durcis d’un nourrisson. Laure, quant à elle, dira que cela lui fait penser à un fossile.

Quels sont les enjeux propres à cette phase ?

Du côté du groupe, il semblerait que nous baignions tous dans cette substance. Il s’agit d’une régression où ce sont les parois du bol qui garantissent que nous n’allons pas nous noyer et nous faire engloutir par le magma de la matière. C’est en tout cas à partir du moment où Louise prendra plaisir au geste répétitif de mélange, qu’elle a pu témoigner d’une présence autre que « végétative » (laquelle était caractérisée par ses flatulences et ses éructations.)

Elle nous donne à entendre un rythme qui nous tient tous ensemble. Nous sommes la matière molle, pâteuse, nous sommes mélangés, tous de la « même pâte ».

Dans un article qu’elle consacre aux exemples de formes autistiques dans la psychopathologie de l’enfant, F. Tustin45, parle de la sensation corporelle de ces formes issues de l’impression des objets, en deçà de leur représentation objectivante et discursive. La production de ces formes issues chez le tout jeune enfant de sensations de ses substances corporelles molles (excréments, urine, morve, salive, lait) est de toute première importance ici, parce que la forme-substance corporelle est, pour ainsi dire, auto-engendrée par de l’informe qui est la modalité d’échange avec le psychothérapeute.

De ces formes sensuelles, Tustin dit que :
‘« Tout en continuant à surgir spontanément, elles deviennent autogénérées. [...] Dans le développement normal, cette tendance à produire des formes sera vite associée aux formes réelles des objets réels. […] Les formes sensuelles normales sont les éléments de base du fonctionnement affectif et cognitif. Si les choses se passent mal à ce stade, alors on peut s’attendre à d’énormes problèmes. C’est ce qui est arrivé aux enfants autistes. »’

Le travail de Tustin éclaire ce qu’on peut appeler un auto-érotisme des formes sensuellesqu’elle décrit. Lorsque l’enfant se barbouille le corps de ses propres excréments, il s’agit bien d’une jouissance, mais cette jouissance est attribution de peau au moyen des sensations de ces formes-substances. C’est « l’impression » d’une forme qu’obtiennent ces jeunes enfants sur des surfaces de leur corps. Ces surfaces ne constituent pas encore la peau comme source différenciée de plaisir auto-érotique : ce sont des surfaces d’impression génératrices de formes sensuelles. Il ne s’agit pas encore de la découverte de la peau comme organe de plaisir, mais seulement d’une surface capable de produire de la peau. Il faudrait même rajouter qu’une telle surface « endodermique » est une surface du ressentir qui fera de la peau un organe sensoriel, voire une zone érogène.

Néanmoins, la perception du thérapeute ne livre pas à ce dernier des formes sensorielles à l’état constitué. Ces formes en formation comportent chez l’autiste la sensation du corps de l’autre, généralement terrifiant, la tentative d’un contact avec son apparence. Et la réception de ces formes par le corps du thérapeute n’accorde pas non plus à celui-ci un matériel qui serait à interpréter, mais plutôt un matériau d’imagination de la métaphore avec laquelle il travaille et tente d’échanger. Quelque chose va venir se figurer comme trace contact, trace mouvement.

Le rôle des substances-déjections corporelles dans le cas des enfants autistes est souligné par F. Tustin. Elle évoque les sensations-formes : l’enfant autiste entre en contact tactile avec sa salive, son urine, ses fèces…dans une sorte de tentative de reconstitution d’une surface corporelle de l’auto-érotisme. A la suite de Tustin, soulignons l’importance ici du contact produit par la substance et de l’engendrement auto-érotique de ce que nous pourrions désigner comme des « formes-processus de l’informe. »

Tustin, parlant des sensations-formes autistiques précise :
‘« Elles sont autogénérées par des activités tactiles telles que taper, effleurer, frotter, étaler, et même dessiner et peindre sur des surfaces lisses, aussi bien celles du propre corps du sujet que celles d’objets extérieurs ressentis comme faisant partie des surfaces de son corps (…). On pourrait peut-être, en suivant Winnicott, les appeler des « formes subjectives », car ce ne sont pas des formes classiques associées à des objets spécifiques (…). Les enfants autistes vivent en fonction des surfaces; leur expérience est plate et bidimensionnelle. Ils n’ont pas conscience de l’intérieur des objets. C’est la sensation de bord autour de surfaces plates qui produit des formes autistiques (…). Toute forme ou tout objet possédant des pointes précipite l’enfant dans la conscience de la tridimensionnalité et la séparation corporelle. 46» ’

La structure de l’enveloppe psychique propre à cette phase oscille entre l’indifférenciation du double feuillet (position adhésive, formes indifférenciées, nous sommes identiques), à un début de décollement des deux feuillets (tridimensionnalité, formes « sensori-affectivo-motrices », Brun, 2007).

Le bol de barbotine assure qu’il y a un contenant, mais son contenu est informe. Les parois rigides du bol constitueraient une première forme d’enveloppe, une enveloppe de pare-excitation, dure et rigide (et alors le feuillet interne, surface d’inscription est celui qui ne se déploie pas encore), mais permettant une première différenciation dedans-dehors.

A travers le prochain mode d’utilisation décrit, il y a un contenu, une forme, laquelle va envahir le contenant, comme si la forme annulait le fond.
Notes
45.

TUSTIN F., (1984) Exemples de formes autistiques dans la psychopathologie de l’enfant, International review of Psychoanalysis, 11. Ce texte est traduit dans Le trou noir de la psyché, Le seuil, 1989.
46.

TUSTIN F. (1990), Autisme et protection, trad. fr., Paris, Le Seuil, 1992, p.62
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