Le travail en groupe - Corps, groupe et psychose
2.4 Le travail en groupe
2.4.1 Corps, groupe et psychose

Au sujet du travail par la médiation thérapeutique en groupe, C. Vacheret (2002) souligne que le groupe, en référence aux travaux de R. Kaës entre autres, offre un cadre favorable à la « contention » des projections et des pulsions.

R. Kaës a développé les caractéristiques des processus contenants (exerçant une contention) et « conteneurs » (ayant un rôle de transformateur), illustrés par la fameuse équation : groupe=mère=cadre.

Deux fonctions essentielles du groupe se détachent : celle de sa capacité à contenir la vie émotionnelle et pulsionnelle des sujets regroupés, mais aussi sa capacité à favoriser les processus de changement et de transformation des représentations.

Bion (1961, 1962) l’a particulièrement mis en évidence, dans son travail sur les groupes (les trois hypothèses de base qui signalent des états groupaux liés au développement du groupe), mais aussi son travail sur la relation précoce mère-enfant qu’il a conceptualisé sous la forme de la fonction alpha de la mère, très étroitement liée à la capacité de rêverie de celle-ci, sachant qu’au sein d’un groupe comme le souligne Claudine Vacheret, parler de capacité à mobiliser son imaginaire conviendrait mieux.

Par ailleurs, le transfert subit une diffraction dans le groupe, et c’est parce que les membres du groupe offrent au sujet une opportunité de déposer en chacun des autres une partie de lui.

C. Vacheret précise:
‘« Le sujet du groupe fonctionne à l’adresse de l’autre, tout en énonçant ce qui vient de lui »36.’

La relation transférentielle se matérialisera par l’intermédiaire de la production du sujet. Cette production ne se résume donc pas à une simple projection ou activité expressive (visée de décharge), mais bien comme ce qui donne forme à ce qui était alors infigurable, encore ni représenté, ni symbolisé.

R. Kaës37 propose d’étudier la réciprocité entre la groupalité de l’image du corps et la corporéité de l’image du groupe. Il souligne le rapport analogique fondamental existant entre l’image du corps et la figure du groupe.

En deçà des mots, une équivalence maintenue dans l’inconscient établit la réciprocité des espaces et des objets du corps avec ceux du groupe. Cette équivalence s’établit dans l’indistinction primitive du corps maternel, du corps propre, et du groupe familial : corps groupaux étayés les uns sur les autres, emboîtés les uns dans les autres, sans que les relations de contenance soient fixées dans un ordre définitif.

Dans son article, l’auteur propose une présentation de l’image du corps comme groupe : c’est l’une des figures majeures de ce qui en nous est groupalité. Cette approche groupale du corps conduit à envisager comment nous faisons groupe avec notre corps.

Par ailleurs, l’image du corps est groupe parce que le corps est le lieu et l’enjeu des étayages pulsionnels et de leurs mouvements de liaison-déliaison, de la relation d’objet, parce qu’il est le corps fantasmé, le corps du désir, le corps imaginaire et le corps symbolique.

Kaës prend l’exemple de la main en tant qu’elle constitue l’une des premières représentations corporelles du groupe comme organisation articulée comportant des singularités et formant une unité.

Il explique que pour faire groupe, la main est articulée de plusieurs façons :
‘« Elle fait le lien entre le dehors (les objets) et le dedans (la bouche et les creux du corps), le distal et le proximal ; elle est lien et jointure, elle noue, échange, prend et donne, embrasse et délie ; elle est maintenance, support double de l’embrassement mutuel, contenance, creux et volume quand elle se joint à l’autre elle-même; elle est un-multiple, partie et totalité. Pour cela, elle se prête à la représentation anthropomorphique du groupe uni, différencié et solidaire. » (p. 39)’

La main est aussi la représentation, absence niée et affirmée, de l’Autre : main de l’auto-érotisme, de la masturbation, de l’auto-enlacement. (Elle est aussi la main source de violence dans la gifle que Maria s’administre).

Cette aptitude de la main « pleine de doigts » à faire représentation d’un groupe tient à une double caractéristique : c’est dans le champ visuel du nourrisson, l’objet mobile par lequel s’articulent progressivement, jusqu’à la phase du miroir et son précurseur dans le regard de la mère, les différentes parties du corps, et d’abord la bouche et le pouce comme substitut du sein. Elle est, dans l’espace, l’organe de l’agrippement, de la préhension et du contact, appareil d’emprise.

La clinique des états psychotiques apporte une contribution importante à l’analyse de l’image du corps comme groupe (cf. les travaux de Pankow, 1956, 1977).

W.R. Bion, pour définir le noyau psychotique du psychisme, a eu recours à l’image de l’homme-groupe; à sa suite, de nombreux auteurs ont montré comment le recours à la technique groupale de psychothérapie se justifie par la nécessité pour le psychotique de vivre, par le moyen du groupe, cette tension entre la dispersion et le rassemblement, entre l’éclatement interne et l’introjection unifiante des parties projetées sur les membres du groupe, c’est-à-dire sur des objets et des rôles instanciels groupaux.

R. Kaës établit que l’image du corps est formée comme un groupe interne et qu’elle se prête à la figuration de celui-ci. Le corps, comme image, est représentation et mémoire du corps du désir, des désirs :
‘« Il est d’abord association de son propre désir de soi, autorassemblement érotique.
Il est association de désir du corps de l’Autre, dans le corps maternel. Il est association/dissociation, condensation/diffraction : solitude, perte, manque, angoisse, asocial jusqu’à être sans nom, sans identité, sans être, radicalement autre et séparé. C’est probablement sur la base de cette expérience douloureuse que la groupalité psychique de l’image du corps s’inverse et se retourne dans l’image du groupe, corps sans défaillance, éternel, asexué, immortel. » (p. 41)’

En second lieu, l’auteur propose dans son article d’analyser les figures du corps dans le groupe, à travers l’espace et le vécu corporel du groupe, et en examinant les métaphores du corps et de l’esprit de corps dans les groupes.

La représentation du corps comme groupe manifeste le plus souvent, dans le vœu d’être-corps-avec, la recherche d’une garantie contre l’angoisse impensable de n’être pas, de « naître pas ». Corrélativement, la représentation du groupe comme corps nous révèle l’angoisse d’être une partie détachée du corps groupal :
‘« [...] d’être par lui étouffé par ses tentacules accaparantes, retenu prisonnier dans ses cavernes, d’être dévoré, englouti et digéré par ses bouches innombrables, sidéré par ses yeux fascinants. »
(p. 42)’

Toutes les parties du corps peuvent être à un moment ou à un autre les supports de la représentation de l’objet groupal : bouche, estomac, sein, ventre, anus, pénis. C’est ce que montrent les analyses des représentations du groupe qui circulent entre les membres du groupe. Il s’agit alors d’inventer l’unicité du groupe contre l’angoisse de morcellement et la dislocation, l’omnipotence et l’incorporation contre les pertes de soi, du corps, de l’espace et du groupe. L’identification narcissique est le processus de cette reconstitution d’une unité constamment menacée par les dangers internes et externes que recèlent les débuts de l’existence corporelle.

La référence fondamentale de l’image du corps dans le groupe est le corps maternel.

Construire un groupe, c’est se donner mutuellement l’illusion métaphorique et métonymique d’un corps immortel, indivisible, pur esprit, donc tout-puissant.
Notes
36.

VACHERET C. et al. (2002), Pratiquer les médiations en groupes thérapeutiques, Paris, Dunod.
37.

KAES R., (1995) Corps/groupe : réciprocités imaginaires. Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, n°25, Aux sources du corporel, Erès, p. 35-49.
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