Louise et l’élection du pâteux comme lieu d’émergence de l’expression sensorielle
3.1 Louise et l’élection du pâteux comme lieu d’émergence de l’expression sensorielle

Louise manifeste son opposition et son absence apparente de désir de relation par une attitude apathique et ralentie.

Elle est grosse, traîne en regardant ses pieds lorsqu’elle se déplace et peut s’endormir rapidement une fois assise si on ne la sollicite pas. Elle a accès au langage qu’elle comprend tout à fait lorsqu’on lui parle, mais elle ne s’exprime que très rarement par les mots, ou à voix tellement basse qu’on ne l’entend pas, et ce depuis longtemps. Elle cache souvent ses mains sous son pull (qu’elle détricotait compulsivement par le passé lorsqu’un fil en dépassait) ou rentre ses mains à l’intérieur des manches de celui-ci, et semble se fermer au contact de l’autre en se recroquevillant sur elle-même.

Elle touchera la terre de ses mains une seule fois à la première séance, en étalant son doigt sur un morceau de terre qui laisse ainsi une trace étirée, une empreinte qui dégouline et me fait penser à la trace que laissent derrière eux les escargots en se déplaçant. Elle exprime alors une mine de dégoût.

Les séances suivantes seront marquées par son refus de toute participation, sur le mode passif de l’inertie (tête baissée et mains sous le tablier). En revanche elle éructe, soulève une fesse de sa chaise et fait un vent (et alors relève la tête), ou bien s’endort.

Elle semble néanmoins attentive et réceptive à ce qui se passe dans le groupe, prenant soin d’observer sans être vue.

Elle émet aussi avec sa bouche des bruits stéréotypés qui ressemblent à des croassements de grenouille. En lien avec ces stéréotypies, elle acceptera que je modèle pour elle une grenouille en terre. Mais cela n’aura pas d’autre effet que de la faire sourire, et elle repoussera de la main la grenouille, pour ensuite l’ignorer lors de la séance suivante. Me vient alors l’idée que cette grenouille, bien que permettant une première formalisation des éléments psychiques ayant trait à notre relation et invitant Louise à jouer à partir de ses stéréotypies, est une représentation très « formelle ». Cette forme figurative est peut-être déjà « trop construite » et ne laisse pas à Louise l’espace nécessaire pour se manifester.

A partir de cette intuition, je rapprocherais du champ visuel et de préhension de Louise (mais sans la lui adresser directement), en plus du morceau de terre qu’elle essaie d’éviter, un bol contenant de la barbotine ainsi que des instruments. Observant cela, et après un temps « de rien », Louise se saisira alors du bol de barbotine, le positionnera sur la planchette devant elle et la remuera à l’aide d’un ébauchoir. Les petits grains de chamotte (petits grains de terre cuite qui ne se diluent donc pas) au fond du bol et contre les parois provoquent un bruit qui rappelle ceux qu’elle fait avec la bouche, devenant rythmique au fil du geste.

Il faudra beaucoup de temps pour qu’elle se saisisse elle-même de cette matière (ne pas attendre qu’on la lui donne) lors des séances suivantes. La barbotine deviendra « sa forme substance », et nous conserverons entre chaque séance la « forme-informe » laissée par le mouvement de l’ébauchoir dirigé par la main de Louise dans cette boue. La forme-magma, pâteuse à l’intérieur du bol sera conservée entre deux séances sur les étagères. Louise retrouvera la forme dure et séchée à l’intérieur du bol, pour la diluer et la rendre de nouveau boueuse à travers son action de « touillage » à chaque séance.

Notons qu’il y a sur la table d’autres bols emplis de barbotine, mais ceux-ci n’intéressent pas Louise qui semble préférer celui qui contient son empreinte.

Il arrivera parfois qu’une des thérapeutes modèle pour elle un objet. Laure presse un morceau de terre avec lequel elle joue, Louise ne la lâche pas du regard. Laure lui demande alors : « Si c’était un bouquet de fleurs, tu le prendrais ? », Louise fait « oui » avec sa tête. Laure confectionne donc le bouquet qu’elle tend à Louise, laquelle accepte de le prendre dans ses mains et sourit. Néanmoins, comme pour la grenouille, une fois que le bouquet aura séché sur les étagères, Louise s’en désintéressera, préférant revenir au mélange de la barbotine.

Au début ce sont les thérapeutes qui approchent d’elle le bol de barbotine, mais cela pourra aussi être Paul, dans un moment d’imitation.

Pour avoir travaillé la matière terre sous forme de barbotine(pour la préparer lors de temps de groupe dans ma pratique professionnelle comme aussi pour moi-même), j’ai constaté trois temps.

Le premier correspond à l’ajout d’eau lorsque la matière a séchée. J’avais pensé à la conserver dans un récipient à l’abri de l’air pour qu’elle ne sèche pas, mais le manque d’air entraîne une modification de la matière qui dégage alors une odeur singulièrement dérangeante. De plus, le « remouillage » par ajout d’eau à la matière qui a séché semble optimiser ses qualités pour coller et faire tenir ensemble différentes pièces. Bref, ce qu’il importe surtout de signaler à cette étape est que l’ajout d’eau à la matière sèche produit des bruits très caractéristiques, la terre qui absorbe l’eau rejette les bulles d’air présentes dans la matière. Cet aspect « effervescent » (comparable à ce qui se produit lorsque l’on plonge un cachet d’aspirine dans un verre d’eau) est intriguant et signe que la matière se transforme, qu’elle est vivante.

Ensuite il faut mélanger les morceaux disparates et qui se séparent sous l’effet de l’eau, ils sont encore entiers bien que se morcelant, impliquant le tonus musculaire de celui qui se livre à cette activité motrice répétée.

Et puis alors, le geste qui disperse et mélange les morceaux qui vont se diluer, permettra la transformation de la matière, et l’obtention d’une pâte molle et de consistance boueuse. La matière-magma (qui évoque la lave des volcans en éruption), menaçant de « dégueuler » si elle n’était contenue dans le bol peut alors réactiver des angoisses de dilution du corps, de réjection, voire de se faire engloutir en retour et se trouver confondu avec cette matière molle.

Nous pourrons élaborer dans la partie suivante les caractéristiques de cette angoisse propre à cet état de la matière à partir du cas de Louise.

Elle ne fera en effet rien d’autre que touiller cette matière dans le bol, observant du coin de l’œil ce qui se déroule autour d’elle.

Elle semble apprécier le moment du partage de la boisson chaude, temps pour « être ensemble » et sans rien faire. Elle boit son thé tellement lentement, que parfois on dirait qu’elle tente de reculer le moment de la séparation.

Cette action de mélange de la barbotine constituerait le signe d’une régression certaine : Louise touille sa barbotine dans le bol comme un enfant serait tenté de jouer avec ses excréments dans le pot. Mais notons que Louise est la seule à ne jamais se salir les mains puisqu’elle utilise toujours l’ébauchoir pour mélanger sa substance, n’entrant ainsi jamais en contact direct avec la matière. Louise serait phobique de ce contact direct de la main avec la matière.

Au delà des angoisses d’engloutissement, cet acte symbolique (mélanger) constituera donc aussi la représentation métonymique d’un premier état de constitution de la groupalité, il y aurait là une pulsionnalité qui commence à se lier.

La barbotine utilisée par Louise
La barbotine utilisée par Louise

Au delà des angoisses d’engloutissement, cet acte symbolique (mélanger) constituera donc aussi la représentation métonymique d’un premier état de constitution de la groupalité, il y aurait là une pulsionnalité qui commence à se lier.
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