Préfiguration de la forme
4.3.1 Préfiguration de la forme

Samuel et Boris montrent de grandes difficultés à entrer en contact avec la matière et à l’utiliser.

Samuel présente au début une incapacité à saisir la matière. Il la prendra dans ses mains lorsque l’une au moins des thérapeutes l’aura préalablement malaxée à son égard et la lui adressera (il touche en réalité uniquement la terre que nous avons mise en forme pour lui).

Nous devons relater que récemment, lors d’un temps d’échange avec Laure au sujet de cet atelier et de la présence de Samuel qu’elle côtoie au quotidien, elle nous a décrit qu’outre ses mouvements de balancement du corps, ses mains étaient presque toujours occupées, car il touche sans cesse la surface de son corps (en se pinçant légèrement), ce que nous n’avons jamais constaté à l’atelier à l’exception de la première séance. La matière aurait permis un premier dégagement de cette manœuvre auto-sensuelle, dont le but est probablement de vérifier en l’éprouvant la constance et la consistance de son corps-propre.

A cette étape, nous repérions que le rythme, au début replié sur lui-même dans un mouvement stéréotypé, allait progressivement s’ouvrir à la présence de l’autre et à la prise de conscience de sa présence. Il s’agirait d’une première enveloppe rythmique, laquelle s’établirait en lien avec le rythme du premier contenant (G. Haag, 1986).

Nous serions dans la bidimensionnalité. C’est aussi la surface de la planchette de bois qui servirait de première enveloppe, en différenciant le support de la table et la matière. Elle est une première interface. Elle deviendra première délimitation et espace de contenance, lorsque Samuel y regroupera les petites billes de terre avec lesquelles nous l’inciterons à s’amuser dans un jeu de va-et-vient (bien qu’il ne donne pas la réplique) et que nous lui enverrons. C’est aussi le moment auquel il nous prendra la main. En mettant ensuite les billes dans un contenant confectionné par le thérapeute, nous obtiendrons un début de contenance, de profondeur, signe que la tridimensionnalité ne lui est pas complètement étrangère.

Surtout, sa façon de « mettre dans sa bouche » serait aussi une première tentative de « mettre à l’intérieur » la matière support d’altérité qu’il pourra recracher.

A cette étape, l’angoisse corporelle serait celle rattachée à une expérience trop forte en sensations, de sorte que Samuel s’en serait « coupé », retiré pour se réfugier dans le retrait et la passivité. Cette expérience serait de l’ordre des agonies primitives (quantité d’excitations impossibles à lier, débordant le sujet et dont la seule issue pour le sujet est de se couper de son ressenti, de se retirer de l’expérience). Ou bien au contraire, serait-ce l’expérience d’avoir été lâché par un objet sans consistance ?

Nous noterons à travers sa présence à l’atelier ce dont nous avions quelque intuition : c’est que plus Samuel est « stimulé » en termes relationnels, et plus il se réfugie dans son apathie. A chaque fois qu’il ingurgitera ou mettra à la bouche des morceaux de terre ou l’ébauchoir couvert de barbotine, ce sera à notre insu et tout à fait à l’abri de notre regard. Samuel est bel et bien animé lorsque nous avons le dos tourné ou le lâchons du regard. Cet espace est nécessaire pour lui, pour inscrire à l’adresse de l’autre et en dehors de l’attention de ce dernier mais en sa présence, un geste, un signe qui le fait exister parmi les autres, dans le groupe.

Samuel sollicitera corporellement et sensoriellement les thérapeutes, nous nous mettrons intuitivement à lui parler à voix basse, nous nous accroupirons pour être près de lui, lui toucherons souvent le dos ou les épaules avec douceur, pour l’envelopper, lui transmettre un peu de chaleur vivante, aménagerons sans le savoir les conditions préalable à ce qu’il puisse toucher la terre.

Faire bouger l’objet, le support, la matière pour animer le sujet en proie à la passivité psychotique s’apparenterait à un travail de « réanimation sensorielle. » L’objet interne de Samuel serait un « objet mort » ou bien un objet qui sans l’autre n’est voué qu’à la paralysie, à la chute (pas dans un sens vertigineux, mais dans le sens de « laisser choir », cela aurait trait au décramponnement).

Samuel se situerait alors à l’étape de « l’état autistique réussi » (G. Haag et coll. 1995).

G. Haag affirme que les enfants autistes à cette étape de leur développement fuient et annulent la perception de la troisième dimension de l’espace, la séparation des corps et l’objectivation des objets (au sens psychanalytique). Ils sont soumis à des vécus corporels angoissants, des peurs du regard et comprennent le langage lorsqu’on réussit à deviner ce qui les envahit, bien qu’ils se rendent psychiquement sourds et aveugles. Le retrait est quasi permanent sur des stéréotypies d’autostimulation sensorielle. Par la création de flux sensoriels par autostimulations, ces enfants entretiennent un très primitif sentiment de continuité d’exister. Il y a recherche d’immuabilité. Les expressions émotionnelles sont réduites au minimum vis-à-vis des autres. G. Haag souligne aussi qu’au niveau corporel, on retrouve des hypertonies et hypotonies, des angoisses de chute, de liquéfaction, des tentatives de maîtrise par des glissades, ainsi qu’une non-intégration de la bouche.

L’état autistique réussi se caractérise par le refus de toucher la terre, ou encore par des manipulations très archaïques de la matière, reflet d’une « peau psychique » non constituée et d’un espace uni ou bidimensionnel, dans lequel la séparation est impossible. Les états différents de la matière semblent confondus, le dur et le mou s’entremêlent dans un magma informe sans jamais se confronter.

L’étape de la récupération de la première peau (G. Haag, 1995) se caractérise par des manipulations ayant trait à l’acquisition d’un premier sentiment d’enveloppe circulaire et à l’expérimentation du fond psychique : par exemple malaxer la terre, la coller au fond d’un contenant, la mettre à plat et/ou y laisser une empreinte. C’est ce qui se passe pour Samuel à travers « le jeu des boulettes », avec ou sans le contenant modelé par le thérapeute. C’est aussi ce qui se produit avec Boris, lorsque nous nous regardons à travers le trou qu’il a creusé dans la plaque de terre.

La forme sensorielle est alors de l’ordre de « l’informe qui commencerait à se mettre en forme », essentiellement dans la dimension du regard (cf. la « forme éthérée », précurseur de la mise en forme). A ce stade, il existe malgré tout déjà des actes symboliques que nous pouvons énoncer comme suit : absence de manipulation, toucher saisir et reposer, contact buccal avec la matière, manipulations autistiques et balayages rythmiques, et enfin rassembler.

Le cas de Boris appartient aussi à cette étape, mais c’est aussi celui qui fait le plus d’allers-retours entre une position franchement autistique et l’étape symbiotique (G. Haag, 1995).

Les objets sont souvent pris comme des objets autistiques qu’il fait tournoyer dans l’atelier lors des premiers temps de sa présence. Il s’accroche à toutes sortes d’autostimulations sensorielles.

S. Krauss (2007) souligne au sujet des enfants autistes que lorsque l’enfant n’est plus lui-même tourbillonnant et qu’il agit en faisant tourner les objets en dehors de son propre corps, c’est qu’il ne subit plus le tournoiement, il le « pose » devant lui comme une activité spéculaire, un mouvement contrôlé et organisé sans le subir dans son corps (moins de confusion soi-espace, donc « mise à distance » de l’autisme). L’être individuel se différencie spatialement du geste qui produit le tournoiement de l’objet et il fait agir les choses, autres que lui, devant ses yeux.

G. Haag (1995) indique qu’à cette étape dite de récupération de la première peau, les contacts sont perçus et recherchés, même si, parfois, des réflexes de serrage, provenant d’anciens réflexes d’agrippement, peuvent alors provoquer des angoisses claustrophobiques. Dans les temps relationnels et au fil des séances, le retrait et les stéréotypies diminuent. Au niveau du regard, Boris cherche parfois à plonger dans le regard de l’autre, s’approche très près du visage. Des exercices vocaliques spontanés apparaissent. La musicalité vocale est explorée, il y a « vocalisation du Moi-sensation », ce qui suppose que la bouche est récupérée dans l’image du corps et que Boris s’approprie de façon auto-érotique un lien psychique. Il y a une exploration tridimensionnelle de l’espace et des objets, des creux, des plis, des saillies, des contenants. Il a néanmoins besoin de s’accrocher aux éléments d’architecture du cadre au début, pour se construire en quelques sortes une « charpente interne » (D. Houzel, 1995).

A cette étape, il n’existe pas encore de formes sensorielles à proprement parler, ce qui apparait dans la manipulation de la matière s’apparentant plus à ce que S. Tisseron (1995) désigne comme trace-contact avec de la peinture, mode d’utilisation qui témoigne d’une manœuvre adhésive de collage.

Néanmoins nous pouvons, en plus des actes symboliques relevés précédemment rajouter les suivants : conduites de flairage (que nous associerons au contact buccal désigné précédemment), caresser, lancer.
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