Annexes
Annexes

Nous proposons de retranscrire les séances qui nous ont semblé les plus significatives en termes de liens avec nos hypothèses.

Nous leur attribuons un numéro afin de les repérer chronologiquement dans le déroulement de l’annexe, mais dans la réalité ce numéro ne correspond pas forcément (la séance n°12 retranscrite ici correspond en fait à la n°28 par exemple).

Séance 1

Paul, qui est très excité avant de venir et de pénétrer dans l’atelier, se calme rapidement. Il est particulièrement décontenancé de ne pas avoir de consigne, il n’ose prendre le morceau de terre placé devant lui sans notre autorisation.

Le pétrissage de la terre lui permet de toute évidence de regrouper ses sensations. Dans le mouvement, il y a quelque chose qui se lie, canalise son attention, il se recentre sur lui-même et interpelle très peu les autres membres du groupe auxquels il est peu attentif (alors qu’habituellement Paul s’occupe tout le temps de ce qui se passe autour de lui).

Louise est tête baissée, dans une attitude de retrait passif, et ne touche pas la matière, bien qu’elle y jette quelques petits coups d’œil furtifs. Elle sort de sa passivité lorsque nous proposons le thé.

Samuel se balance sur lui-même, regarde la terre et nous regarde l’air parfois un peu hagard, grimaçant. Ses mains sont nouées sur ses cuisses, sous la table, il ne touche rien mais est présent à ce qui se passe en observant. Le temps du café semble lui faire plaisir.

Maria est en bout de table, elle se précipite sur le morceau de terre qu’elle fractionne en une multitude de petits boudins qu’elle roule à l’infini sous la paume de sa main. Lorsque nous la stoppons car la matière se délite et se répand de partout, le temps d’inactivité et du « être avec les autres » semble lui être quasi insupportable, elle interpelle et invective Samuel alors qu’elle ne le regarde pas, elle se touche beaucoup le visage. Elle range tout son matériel et tente de s’emparer de celui des autres qui n’ont pas terminé pour le ranger aussi. Le café lui permet de patienter mais il faut prendre garde à ce qu’elle ne l’ingurgite pas brûlant, elle en met un peu de partout en le remuant avec énergie.

Elle se tient la plupart du temps la tête tournée vers la porte, à l’opposé du groupe, se tenant fermement le menton avec sa main, son coude appuyé sur la table.

Ernesto semble très tranquille en apparence, mais on sent à l’intérieur de lui un mélange d’angoisse et d’excitation face à cette nouvelle situation. Il tourne la tête à l’opposé lorsqu’on s’adresse à lui mais nous répond, clignote des yeux en souriant. Il est un peu indifférent à la pause café, mais demande néanmoins en les énumérant par leurs prénoms où sont ceux de son groupe qui ne participent pas à cette activité nouvelle.

Il fait de petites miettes avec son morceau de terre, les prélève et les écrase sur la table, recomposant une forme nouvelle. Il semble ne pas pouvoir arrêter tant qu’il reste de la matière. Le geste est assez tonique.

Séance 2

Paul énonce qu’il trouve la terre « froide » lorsqu’il s’empare du morceau de terre posé devant lui. Il parasite beaucoup le groupe avec ses rires et ses paroles que personne ne comprend. Dès qu’il touche la terre il se concentre et se tait. Il apparaît incapable de gérer les temps vides en groupe, se montre très excité, voire presque « halluciné.» Au niveau sensoriel, la matière lui permet une véritable liaison pulsionnelle de cette excitation qui le déborde.

Louise ne touche toujours pas la terre, nous lui demandons seulement en fin de séance de remettre au pain de terre le morceau qui lui était attribué. Faut-il travailler avec la barbotine (la matière y est sous une forme différente) ?

Samuel utilise les instruments (ébauchoirs) mis à sa disposition en les tapant sur la planchette au rythme des balancements de son corps. Il met un petit morceau de terre dans un des bols d’eau. Devons-nous lui présenter de petits morceaux de matière pour qu’il les touche ?

Maria dit de la matière : « C’est mou ! » Elle évite totalement le regard (elle a presque « la tête dans le dos »), elle fragmente toujours le morceau en une multitude de boudins qu’elle reprend les uns après les autres pour en faire d’autres, jusqu’à annuler la matière. Je lui propose une petite caissette en plastique pour y ranger les boudins, leur offrir un contenant qui les sauve de la destruction.

Séance 3

Louise est toujours « présente-absente », c’est-à-dire sur le mode de l’inertie passive et du retrait. Elle accepte en fin de séance de remettre au pain de terre le morceau attribué. Elle éructe à plusieurs reprises, et relève alors la tête comme pour voir notre réaction.

Samuel met un tampon en terre cuite dans la barbotine, puis fait de même avec un petit morceau que je viens de lui présenter. Il mange de la barbotine à plusieurs reprises sans que nous nous en apercevions. Il retire de lui-même les objets ou formes qu’il avait mis dans la barbotine et les positionne sur la planche. Il continue de se balancer sur lui-même.

Ernesto reprend les formes de la séance précédente, teste que c’est sec et dur et les recouvre de nouveau avec de la matière molle. Cela ressemble à un objet dur dans une carapace molle. Les miettes nouvelles sont plus lisses car il les écrase plus sur la forme pour qu’elles adhèrent.

Maria poursuit l’entreprise des colombins en les ajoutant à ceux qui ont séché dans la caissette. Lorsqu’elle n’a plus de terre elle retourne en prendre sur le pain de terre, ce qui lui permet de ne pas rester « sans rien faire » dans le groupe, cela lui est insupportable. Son regard semble moins fuyant, elle manifeste moins d’empressement à ranger son matériel.

Paul continue les formes composées de gros morceaux qu’il sépare du morceau initial et agglutine entre eux. Il se montre très intrigué par le fait que la matière dure et sèche de la forme précédente lui résiste et n’adhère pas à celle du jour. La forme actuelle est plus compacte que les précédentes, il essaie même de la trancher avec une truelle mais stope le geste avant la fin pour ne pas que la forme se sépare en deux. Il teste la résistance et la capacité de la terre à contenir la force du mouvement pulsionnel (il la compacte, la frappe avec ses mains, lui administre des gifles).

Séance 4.

Maria est absente.

Louise est « égale à elle-même », ses mains sont sous la table, elle est tête baissée et attend. Je lui propose de réaliser pour elle une grenouille (les bruits de gorge stéréotypés qu’elle émet me font penser au coassement de la grenouille). Elle relève la tête, sourit et prononce un « oui » presque inaudible. Elle ne perd pas une miette de ce que je modèle à côté d’elle. Elle est attentive, mais ne prend ni ne touche la grenouille qui semble l’amuser sur la planchette devant elle.

Elle éructe à nouveau après avoir bu son thé.

Paul continue de coller entre eux en les serrant les morceaux, on dirait qu’il a très peur qu’ils se décollent ou se séparent. Il en fait alors une forme encore plus compactée que les autres, interpelle Ernesto pour qu’il la touche en lui disant : « C’est doux ! » Il est de plus en plus calme dans les premières minutes de la séance. Il interpelle de plus en plus Ernesto pour que ce dernier regarde ce qu’il fait.

Ernesto recouvre de nouvelles miettes la forme sèche la plus volumineuse, puis les décolle et en fait trois nouvelles formes plus petites et plus aplaties.

Il demande beaucoup : « Et Maria ? où ? »

Il rit aux interpellations de Paul.

Il travaille souvent avec une seule main, l’autre étant sous la table.

Samuel mange un morceau de terre qu’il recrache. Il se balance et regarde attentivement tout ce qui se passe. Il ne touche rien, en dehors du morceau de terre mis à la bouche.

Le groupe commence à se constituer de manière plus franche.

Séance 5

Le début de séance est un peu agité.

Maria se préoccupe beaucoup de Samuel qui est positionné à son opposé, elle l’interpelle à plusieurs reprises. Elle refait des boudins qu’elle met dans la caissette, lorsque cette dernière est pleine et qu’elle n’a plus de terre elle s’arrête. Néanmoins, il lui est encore très difficile de rester sans rien faire, elle se gifle violemment lorsque nous intervenons pour qu’elle ne pas qu’elle arrache à Ernesto sa planchette pour la ranger.

Samuel prend des mains de Laure un ébauchoir et frappe en rythme avec l’instrument sur un morceau de terre séchée. Je joue à lui envoyer de petites billes de terre qu’il met finalement dans un des bols d’eau.

Louise s’est endormie. Elle se réveillera au moment du thé.

Ernesto poursuit dans son travail d’émiettement. Lorsqu’il n’a plus de terre, il émiette les nouvelles formes pour en faire d’autres.

Les formes de Paul deviennent plus volumineuses, plus harmonieuses aussi. Il joue à frapper ses mains l’une contre l’autre pour en faire s’en dégager un petit nuage de poussière de terre. Il vérifie toujours à la fin que les morceaux qui composent la forme tiennent bien entre eux.

Le moment de la fin de la séance est difficile (Maria se gifle, se tire les cheveux, Paul vocifère qu’un de ses camarades a « cassé le bus ! »)

Séance 6

Les boudins de Maria commencent à déborder de la caissette. Elle les a tous répandus sur la table en début de séance, supportant mal le temps d’attente de l’attribution d’un morceau de terre. Certains tombent et se cassent en mille morceaux par terre. Puis elle les remet de nouveau dans la caissette. Je lui demande ce que cela pourrait représenter et elle me répond de sa voix tonitruante : « C’est Rive de Gier, ma maison ! »

Je lui donne une deuxième caissette, elle répartit la quantité de colombins dans les deux contenants. Les formes du jour et celles des séances précédentes sont mélangées.

Paul est perturbé par une interruption dans la séance (un autre éducateur vient transmettre une information à Laure), croyant comprendre que cet éducateur repart chez lui, ce qui l’angoisse beaucoup, il n’entend rien de nos paroles. La terre le canalisera un peu. Les morceaux qui composent la forme sont de plus en plus ronds, il presse toujours aussi fort les morceaux pour qu’ils collent les uns aux autres.

Samuel, à qui Laure adresse une forme (une boule avec deux morceaux plats qui ressemblent à des grandes oreilles, on dirait une tête de lapin), frappe en rythme au centre de la forme avec un ébauchoir. Dès que nous regardons, il pose l’ébauchoir.

Ernesto est toujours dans ses miettes agglutinées, il refait et défait au fur et à mesure ses formes.

Louise à qui nous avons présenté la barbotine depuis quelques séances mélange la substance. Elle ne s’en empare jamais seule, il faut approcher d’elle le bol de barbotine.

Séance 7

Maria vide et remplit ses caissettes de colombins. Les boudins sont plus gros, le geste plus saccadé. Maria est très tendue, son visage est crispé.

Louise mélange la barbotine, les crissements des grains de chamotte contre les parois du bol semblent l’accrocher tout particulièrement. Le geste est rythmique. Elle cache son bras gauche à l’intérieur du tablier.

Paul est toujours dans le collage des morceaux, mais la forme prend une tournure nouvelle, les morceaux sont plus étirés, la forme gagne en hauteur. Il inscrit sur cette forme pour la première fois des traces avec un ébauchoir, un peu comme s’il voulait signer sa forme.

Samuel observe tout. Laure s’amuse à côté de lui à produire un bruit d’eau en remplissant d’eau une cuillère trouée au dessus d’un bol remplit d’eau. Il observe, ne se balance pas.

Ernesto recouvre une forme sèche de miettes nouvelles, les enlève et en recouvre une autre, et superpose le tout en fin de séance.

Séance 8

Laure est absente, c’est moi qui vais chercher les participants. Le groupe à du mal à venir, les membres se dispersent, il faut un certain temps pour que tout le monde soit réuni à l’intérieur de l’atelier (Maria et Ernesto qui sont dans la précipitation sont déjà assis à la table commune, alors que Louise est toujours en haut des escaliers, figée les bras ballants et que Samuel erre à mi-chemin entre les deux lieux).

Paul questionne tout de suite sur l’absence de Laure. Les morceaux qui composent sa forme sont au début très ronds, ils s’aplatissent au fur et à mesure du compactage.

Samuel met le petit bout de terre que je viens de lui présenter dans sa bouche. Plus tard pendant la séance, je lui tends ma main ouverte, il la prend et y met la sienne, se balance et s’endort.

Louise dilue les morceaux de barbotine, observe toutes les interactions. Je mets de temps à autres un petit morceau de terre dans son bol en prononçant « plouf ! », elle sourit et l’écrase de plus belle contre les parois du bol.

Maria est en marge du groupe, elle semble aller encore plus mal. Elle est très fatiguée, a les yeux cernés, son corps amaigri est couvert d’hématomes et de traces de violentes griffures. Elle semble être « ailleurs » (voire « nulle part ») et ne pas nous voir, elle est très inerte. Il ne fait pas très chaud dans l’atelier (nous sommes en plein hiver), je lui recouvre le dos et les épaules du châle en laine que je laisse pour moi à l’atelier, elle s’endort, la tête posée sur ses bras croisés sur la table. Elle me donne plus que jamais l’envie de l’envelopper, de prendre soin d’elle.

Ernesto se sert de ses deux mains, l’une prélevant les miettes, l’autre les écrasant en les agglutinant.

Séance 9.

Paul joue à cache-cache en arrivant à l’atelier. Je joue un instant, puis voyant qu’il s’excite trop, je le prie de rentrer. Il est contrarié, car nous refusons qu’il prenne un café à la machine dans la pièce à l’extérieur de l’atelier (rituel qu’il a chaque matin, sauf lorsqu’il y a l’atelier terre, puisqu’il y boit un café). Il rentre, boude et râle une bonne demi-heure. Il reste debout, avec son tablier entre les mains, appuyé contre la petite table sur laquelle sont entreposés les pains de terre. Il fait mine de jeter son tablier, prononce des borborygmes dont nous devinons qu’il s’agit d’insultes à notre égard, et commence à mettre des coups de pieds dans la table. J’interviens en lui disant qu’il n’a pas le droit de casser le matériel qui appartient au groupe. Lors du moment du café, nous l’inviterons à se joindre à nous (il est toujours debout et boude comme un enfant), il accepte, et modèle très rapidement une forme conglomérat.

Maria poursuit dans les colombins, le vidage et le remplissage des caissettes, les boudins s’amoncellent et l’effondrement du tas menace.

Samuel ne fait rien, mais il est très présent par le regard, intrigué et un peu impressionné par la colère de Paul.

Louise mélange la barbotine et pour la première fois, salit ses vêtements (a-t-elle eu peur de la colère de Paul ?)

Ernesto est tout émoustillé par l’emportement de Paul (on dirait que ça lui fait peur et le fascine tour à tour), il tourne souvent la tête à l’opposé pour ne pas le voir.

Séance 10.

Paul assemble désormais plus qu’il ne compresse les différents morceaux entre eux.

Il utilise pour la première fois deux couleurs de terre sans les mélanger, ce qui donne des formes en terre rouge, et d’autres en terre blanche.

Maria, à qui nous avions présenté deux morceaux de terre de couleurs différentes, les mélangent sans sembler s’en rendre compte. Depuis qu’il y a les contenants, elle ne reprend plus les colombins un à un pour en faire d’autres.

Samuel, à qui j’envoie en les faisant rouler de petites boules de terre, les regarde arriver jusqu’à lui et adresse ensuite son regard à Laure à l’autre bout de la table. Son regard va du mien aux boulettes pour aller à celui de Laure. Il sourit, on dirait que cela l’amuse.

Il y a de plus en plus d’expressions sur son visage.

Il accepte aussi de prendre dans sa main un petit morceau de terre que je lui tends en disant : « tiens », puis le repose sur la table.

Louise s’endort en remuant la barbotine, éructe encore.

Ernesto a une main sous la table, l’autre émiettant et agglutinant les formes.

Séance 11.

Nous trouvons Maria de plus en plus souffrante. Je décide de lui suggérer de coller entre eux ses boudins, ce qu’elle fait, obtenant alors une forme en trois dimensions. Nous ne mettrons pas cette forme dans les caissettes, puisque la matière ne menace plus de se disperser. Elle dira : « C’est le Grand-Pont ! » (qui est un quartier de Rive de Gier).

Paul mélange deux couleurs de terre, la blanche venant envelopper la forme en terre rouge.

Les formes d’Ernesto sont toujours les mêmes, mais elles gagnent en hauteur, on dirait qu’elles « poussent vers le haut.»

Samuel, après avoir bu son café lèche son index, le pose sur la planchette où se trouvent des miettes de terre et les porte à sa bouche.

Louise poursuit son entreprise avec la barbotine.

Maria quittera l’institution après cette séance.

Séance 12.

Paul va se lancer dans un jeu d’assemblage des formes et y rajouter des instruments. Il les empile les uns sur les autres, testant jusqu’où il peut aller avant que tout cela s’effondre.

Il fait aussi depuis quelques séances de plus en plus « couple » avec Ernesto, à qui il dit « Tu es mon ami », en lui donnant un peu de sa terre lorsqu’Ernesto en manque.

Samuel et Ernesto ne perdent pas une miette de ce jeu qui semble bien les amuser.

Louise, devant laquelle je positionne le bol de barbotine (elle semblait l’attendre pour commencer), s’en saisit très vite et spontanément. Pour la première fois, elle utilise ses deux mains, l’une tenant le bol et l’autre mélangeant la matière. Elle jette quelques coups d’œil (mais avec un regard noir) à ce que fait Paul et échange aussi des regards avec moi qui suis positionnée à côté d’elle.

Ernesto réalise une forme analogue aux autres mais en deux couleurs. Il questionne beaucoup sur les absents (à ce moment, les départs l’angoissent puisqu’après Maria, deux autres personnes de son groupe vont partir dans une autre institution). Il demande même où est Thierry, lequel a quitté l’établissement depuis longtemps.

Nous annonçons l’arrivée prévue dans le groupe de Boris.

S’il y a peu de réactions, Louise semble s’accrocher plus que jamais (des deux mains) à son bol de barbotine qu’elle a du mal à lâcher, Paul soupire fort en disant « Oh non ! »

Séance 13.

Ernesto se rue sur moi en pénétrant dans l’atelier, me prend le bras d’une main et de l’autre me montre du doigt Boris qui arrive en me disant : « Regarde ! »

Les « quatre anciens » du groupe semblent se grouper et s’agglutiner entre eux, ils sont collés les uns aux autres, observant Boris.

Samuel regarde Boris intensément, et pour la première fois, il fait mine de refuser de mettre son tablier en se dérobant, prononçant même un « non. » Il lèche beaucoup des petits cubes en terre que Laure vient de confectionner et poser sur sa planchette devant lui.

Paul soupire et « grogne » à plusieurs reprises. C’est néanmoins lui qui donne à Louise son bol de barbotine.

Boris semble avoir besoin d’un temps de prise de connaissance du dispositif au niveau de l’espace, par la bouche et par toucher. Il met tout à sa bouche, trempe ses doigts dans les bols d’eau qu’il tente de boire. Il prend les choses dans ses mains, en caresse parfois les surfaces, puis, s’il ne les porte pas à sa bouche les lâche en les laissant choir et s’en détourne. Il frotte contre sa langue ou cogne contre ses dents les objets, les modelages secs des autres sur les étagères. Il émet des sons gutturaux de manière stéréotypée. Il gratte aussi avec ses ongles les surfaces. Il pousse parfois de petits cris stridents qui sidèrent les autres. Il refuse en la repoussant du bras la boisson proposée en fin de séance.

Il trempe ses doigts dans la barbotine et l’étale sur le cahier où nous prenons des notes.

Il sidère un peu le groupe par sa présence particulière.

Séance 14.

Samuel est très présent par le regard, il sourit. Je confectionne de petites boules que je mets sur sa planchette et modèle un petit contenant pour les boules. Il en met une à l’intérieur, puis plus rien. Laure qui est à l’autre bout de la table envoie une petite boule en visant le contenant, mais la boule tombe à côté. Je suggère à Samuel qu’il pourrait lui renvoyer cette boule pour qu’elle essaie de nouveau. Comme il ne réagit pas et que je remarque que Paul est très intrigué par ce qui se passe, j’envoie une boulette à Paul. Ce dernier l’envoie à Louise, qui me la remet en main propre, je la donne à Ernesto. Malheureusement, Ernesto l’écrase pour en faire une miette qu’il inclue à son modelage. Nous recommençons l’opération, cette fois-ci c’est Boris qui interrompt le jeu en jetant un morceau de terre dans un bol de barbotine, qui éclabousse Samuel, lequel s’en amuse.

Samuel alignera ensuite les boulettes sur la planchette, sans les mettre dans le contenant.

Séance 15.

Boris vocalise de plus en plus et ne pousse plus de cris stridents. Il me prend la main, croise ses doigts entre les miens puis me lâche, tâtonne ses cuisses, parfois en frappant dessus avec un ébauchoir dont l’extrémité est plate. Il essaie encore de boire l’eau des bols, de mettre de la matière dans sa bouche pour ensuite la recracher. Il tire sur mon bracelet, mon collier, agrippe ma robe, tout ce à quoi il peut s’accrocher. Il s’étire parfois comme si son corps devenait élastique, il a alors les jambes croisées à la manière d’un yogi.

Samuel, pour la première fois, s’empare du morceau de terre qu’il positionne lui-même sur la planchette à côté des billes de terre sèches de la séance précédente. Il s’est positionné face à Boris qui semble beaucoup l’intriguer et l’amuser. Jamais Samuel ne s’est montré aussi animé. Avant la fin de la séance, il vide le contenant remplis de billes et les envoie à Boris en face de lui, qui les repousse de son bras, mais du coup les renvoie à Samuel. Pour la première fois Samuel est acteur du jeu à son initiative.

Ernesto se laisse toucher (non sans effroi manifeste et une certaine excitation) par Boris à plusieurs reprises. Il produit toujours les mêmes formes, dans le même mouvement.

Paul est très calme et très présent. Sa forme est plus petite et plus lisse que les précédentes. Il nous annonce qu’il va aller visiter un internat.

Un creux se dessine dans la forme plus aplatie qu’il commence à plier.

Louise est toujours aux prises avec sa barbotine et surveille Boris du coin de l’œil, comme de peur d’une intrusion dans son espace.

Laure annonce son absence pour plusieurs séances et explique que j’animerai seule le groupe jusqu’à son retour.

Ernesto prend alors la main de Boris et la pose sur son oreille, comme pour ne pas entendre l’annonce de cette absence.

En fin de séance, alors que Laure et moi discutons, Samuel fait rouler le rouleau à pâtisserie jusqu’à Laure, en lui souriant.

Séance 16.

Laure est absente, ainsi que Samuel qui est malade.

La séance est très calme.

En début de groupe, Ernesto montre du doigt Boris, interpellant Paul et lui disant : « Regarde ! »

Boris reste beaucoup plus assis, il touche plus la terre. Je réalise à son intention une plaque de terre. Avec ses ongles il y fait un trou. Je soulève la plaque, la positionne entre nos têtes et le regarde à travers le trou. Il approche très près son visage et colle son œil de l’autre côté du trou, puis s’en désintéresse. Il se caresse beaucoup la surface du corps avec les instruments. Il les met à la bouche. Lorsqu’il touche la terre, il me touche ensuite la main. Il ne jette plus la terre ou les objets.

Paul poursuit dans l’élancement des formes (plus plates, plus étirées).

La forme que produit Ernesto s’étale à mi-chemin entre la planchette et la table sur laquelle elle déborde.

Louise est imperturbable dans son action de mélange de la barbotine.

Séance 17.

Laure est absente, ainsi que Paul.

Ernesto questionne de suite sur l’absence de Paul.

Le groupe a du mal à démarrer. Personne n’enfile son tablier, je dois les habiller comme des « poupées de chiffons. »

Le groupe est endormi, dans un état à mi chemin entre la veille et le sommeil.

Je mets la musique, m’adresse au groupe pour réchauffer l’atmosphère. En plus de la musique, on entend seulement les bruits gutturaux et stéréotypés de Boris.

Très vite, Louise s’endort. Je fais la remarque à voix haute, elle laisse alors échapper un peu de salive qui produit des bulles aux coins de sa bouche et ouvrant un œil.

Boris se balance sur lui-même en clignant des yeux, il fait des gestes stéréotypés en sortant puis rentrant sa langue de sa bouche.

Il ne se passe rien, tout est immobile, j’ai froid.

Je parle alors à voix haute, presque comme à moi-même en faisant référence à l’absence de Laure qui est peut-être difficile pour le groupe, celle de Paul également. Le niveau d’attention remonte un peu, ils me regardent.

De nouveau plus rien. Je suis en colère contre tant d’immobilisme, je lute pour ne pas régresser et m’endormir avec eux. Je me surprends à penser que si je partais, fermais la porte en les laissant là, je les retrouverais identiques en revenant. J’ai envie de fuir. Je sors alors le cahier, pensant que l’écriture me maintiendra « éveillée. » Je dis au groupe que je vais écrire sur la séance. Louise éructe.

Je décide donc d’être avec le groupe, tout en étant dans mes rêveries (que vais-je raconter à Laure lorsqu’elle sera de retour ?)

Le seul qui sort ses mains pour toucher la terre est Ernesto. La forme est la même, mais elle est encore plus aplatie, encore plus compacte que jamais.

Je décide de servir le café.

Dès que j’essaie de parler, Boris émet des vocalises qui couvrent mes paroles.

Alors je me tais un moment.

Puis, regardant de plus près la forme d’Ernesto, je dis : « Oh, on dirait nous tous, collés les uns aux autres et franchement, je crois bien que nous manquons un peu d’air, non ? » Louise qui se réveille car c’est le moment du thé relève la tête, soulève mollement de la chaise une fesse et émet trois flatulences d’affilée. Je lui demande si elle tente de nous donner « un peu d’air avec ses fesses ? », elle sourit. Elle semble intriguée par le fait que j’écrive.

J’annonce la prochaine séance après la coupure des vacances et précise que Laure sera de retour. En regardant Louise, je dis : « C’est tout de même important de savoir qui sera là ou pas, non ? » Louise me fait « non » de la tête.

Séance 18.

Samuel se positionne en bout de table, à côté de Boris qui semble devenir de plus en plus fascinant pour lui, il se colle à lui.

Il renverse les billes sur sa planche et les regarde. Dès que nous le regardons, il suspend toute action.

Boris interfère au début de ses vocalises lorsque j’annonce qu’il s’agit de la dernière séance. Il manifeste alors de nouveau un comportement quasi ordalique, comme aux débuts de sa présence à l’atelier. Il touche tout, casse en les reposant certains objets sur les étagères, manifeste une grande avidité pour essayer de boire les bols d’eau sale. On dirait qu’il tente d’engloutir le dispositif. Il est couvert de terre (cheveux, blouse). Parfois il se fige et semble complètement absent (cela correspondrait-il à des moments de démantèlement ?) Il se calme petit à petit.

Ernesto produit une forme très compactée, il est assez effacé, nous n’entendons pas le son de sa voix (il semble très marqué par le départ annoncé de Paul).

Louise émet plusieurs flatulences et à plusieurs reprises et pour la première fois, cela sent mauvais (avant, soit cela était inodore, soit nous ne le sentions pas ?) Lorsque j’annonce qu’il s’agit de la dernière séance elle me regarde intensément

Paul, qui annonce son départ pour un autre établissement qui l’accueillera non seulement à la journée mais aussi en internat, se montrera assez serein. La dernière de ses formes est la plus spectaculaire dans l’évolution de ce qu’il a produit. Elle est moins grande, presque plate mais debout, avec un pli, qui laisse apparaître une nouvelle forme « en creux », capable de contenir d’autres choses.
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