II. Le dispositif groupal de médiation par la terre
II. Le dispositif groupal de médiation par la terre (méthodologie clinique)

2.1 Les sujets du groupe :
l’abord psychopathologique


Avant de discuter certains points précis concernant la psychopathologie des sujets rencontrés, nous souhaitons proposer quelques lignes illustratives de leur présence à l’atelier pour une première rencontre avec le lecteur.

Nous tenons à préciser qu’il s’agit de personnes adultes. Nous avons en effet constaté lors de divers temps de présentation de notre travail, que bien souvent ceux qui nous écoutaient faisaient un amalgame avec des enfants. La grande régression dans laquelle se trouvent les personnes dont il est question semble être la source de cette confusion.

Samuel se balançait sur lui-même de manière stéréotypée et la rythmicité qui le berçait en deçà de toute relation l’amenait souvent à s’endormir. Il ne touchait presque pas la terre à son initiative, parfois cela arrivait si nous modelions une forme à son intention. Au fil du temps, il se montrait de plus en plus présent par le regard et l’observation de ce qui se déroulait au sein du groupe, puis, échappant à notre regard, il mettait de petits morceaux de terre dans sa bouche pour ensuite les recracher.

Maria s’administrait violemment de grandes gifles en hurlant son nom, se griffait le visage, dépeçait, fractionnait la terre en une multitude de boudins qui s’éparpillaient, débordaient de la table et tombaient au sol. Elle les écrasait avec ses pieds à la fin de la séance, sans s’en rendre compte.

Paul gesticulait dans tous les sens, prononçant dans une sorte de logorrhée des borborygmes auxquels nous ne comprenions rien. La force inouïe qu’il contenait difficilement dans ce grand corps qui semblait parfois l’encombrer nous faisait mal, lorsque nous serrions la main qu’il nous tendait pour nous saluer, c’était alors tout notre corps qui était mobilisé pour encaisser et amortir le choc. Les formes qu’il élaborait de suite en trois dimensions prenaient de l’ampleur et devenaient comme des conglomérats prêts à affronter l’usure du temps et de la matière, formes avec lesquelles il jouait ensuite en notre présence. La force de l’emprise qu’il exerçait sur la matière s’adoucira au fil du temps, il pourra dire, avec des mots que nous comprendrons alors, trouver la terre « douce ».

Louise dont la présence apparaissait quasi « végétative », cachait ses mains sous son pull ou sous la bavette de son tablier et nous observait tête baissée en émettant des bruits gutturaux stéréotypés. On aurait dit une grenouille qui coasse. Elle semblait néanmoins nous épier, nous « guetter ». Elle a refusé de toucher avec ses mains la matière terre tout le temps de la prise en charge, préférant « touiller » à l’aide d’un instrument la barbotine31 (matière pâteuse) dans un bol qu’elle retrouve à chaque séance.

Ernesto détournait son regard à l’extrême opposé de notre corps en souriant néanmoins et en demandant en boucle : « Et untel, il est où ? », nommant les absents et autres personnes de son groupe qui ne participaient pas à l’atelier. Il émiettait son morceau de terre pour en refaire une forme « trouée », composée des petits morceaux émiettés qu’il avait mis à plat et ensuite agglutiné ensemble. La forme obtenue ressemblait à un rocher qui aurait subi l’érosion du temps.

Il arrivait que Paul, attirant l’attention d’Ernesto lui prenne la main pour lui faire toucher ou caresser ses modelages.

Boris, qui intégrait le groupe en cours de route, reniflait, puis tentait de dévorer la matière et les instruments destinés à son travail, faisant tournoyer dans l’espace les objets ou la terre, sans suivre du regard leur lieu d’atterrissage, tentait de boire les bols de barbotine ou d’eau sale. Après une longue période d’accrochage aux éléments d’architecture et concrets du dispositif, il s’agrippait au corps du thérapeute pour ensuite pouvoir entrer en relation avec la matière.

Nous souhaitons nous départir de la question du diagnostic qui n’est pas vraiment la nôtre, mais il est nécessaire de clarifier ce que nous entendons par « problématique psychotique » ou « troubles autistiques » en nous gardant d’entrer dans les débats scientifiques actuels qui animent le champ de la nosographie psychiatrique.

Les éléments des dossiers des personnes ne constituaient pas un recours significatif, à l’exception de quelques renseignements médicaux dont il nous tiendrons compte, et reflétaient finalement une difficulté à investir les sujets autrement que sur un mode sémiologique ou factuel. C’était un peu comme si le processus d’historisation ne concernait pas les sujets, apparaissant alors coincés dans un état irréversible et hors du temps, figés dans une chronicité qui effacerait toute dimension relationnelle et thérapeutique possibles.

La rareté des écrits de la littérature psychopathologique concernant ces cas est d’ailleurs assez révélatrice.

Rappelons que d’un point de vue historique, avant l’existence et le déploiement des structures d’accueil du champ médico-social, ces personnes étaient ou bien sans lieu d’accueil, ou bien souvent chronicisées dans des services de psychiatrie que l’on désignait alors sous le terme de « défectologie ».

Nous ne souhaitons pas entrer dans le débat qui oppose trop souvent le champ du sanitaire et celui du médico-social car ce n’est pas notre propos.

Nous souhaitons nous accorder sur un consensus au sujet des personnes que nous rencontrons, car à notre sens le déficit ne devrait pas évincer ni décourager la dimension thérapeutique, même si cette dernière doit forcément s’adapter et prendre en compte le caractère déterministe des pathologies.

Mais soigner n’est pas guérir, et comme le soulignait déjà Freud en son temps, la guérison advient de surcroît, et le praticien se doit de faire preuve d’une grande humilité en ce domaine.

Les sujets à qui nous avons à faire sont désignés « en situation de handicap » car tous présentent une déficience intellectuelle. Cette dernière exclut de fait les dispositifs traditionnels de soin qui recourent à la verbalisation et au processus de symbolisation secondaire.

La déficience n’est pas toujours la cause de leur état mais plutôt la conséquence. On sait que certains enfants tendent à « se débiliser » pour se protéger ou se défendre d’une attaque du lien ou d’expériences traumatiques impossibles à intégrer sur le plan psychique.

Les origines de cette situation sont très hétérogènes. Certains sujets ont été diagnostiqués atteints de psychose infantile à évolution déficitaire, de dysharmonies évolutives, des troubles somatiques venant parfois se surajouter à la complexité du tableau (épilepsie, etc.).

Pour d’autres, il s’agit d’un retard global de développement d’origine inconnue, d’autres d’encéphalopathie congénitale, d’autres encore n’ont jamais été diagnostiqués (de plus, il y a seulement quarante ans, les travaux et recherches sur l’autisme n’en n’étaient pas aux avancées actuelles et cette pathologie était alors mal connue).

C’est finalement l’ampleur du déficit (cognitif en particulier) qui est la raison de leur placement dans une structure médico-sociale.

Nous avons pu expérimenter dans les premiers temps de la rencontre que le sujet déficitaire renvoie en effet une certaine immaturité, de la négativité, du vide sur le plan de la vie psychique et peut entraîner un sentiment d’impuissance et pousser au renoncement le praticien thérapeute.

Comme le souligne J. Cabassut (2005) :
‘« Il est vrai que la psychopédagogie du déficient n’est pas, à l’image de la psychose, c'est-à-dire de la folie, associée à une certaine noblesse clinique et théorique »32. ’

Ainsi la déficience, suggestive d’une fascination originelle qui ne peut que renvoyer à une perte irrémédiable et un deuil sans limite qu’on essaierait de compenser avec « n’importe quel objet », nous incite-t-elle à travailler sur les fantasmes originaires qui ne peuvent qu’influer sur les modalités de prises en charge ou de prise en compte des adultes désignés comme « handicapés psychiquement », et l’enjeu clinique est de taille.

Si la théorie psychanalytique nous sert de repère général pour avancer, reste que la part de créativité propre à ceux qui s’aventurent et s’engagent dans ces contrées nous semble essentielle.

En ce sens, la dimension de la recherche, avec la rigueur et la nécessité d’un recadrage permanent des hypothèses qu’elle impose nous est vite apparue comme un passage obligé. Passage exigeant au fond, mais qui ne lâche pas celui qui s’y aventure...

Nous pouvons dès lors nous interroger sur le bien-fondé du choix d’emprunter à des théorisations qui concernent l’autisme et la psychose infantile des concepts qui semblent à première vue difficilement transposables dans le champ de la clinique du sujet déficitaire.

Pour ce qui concerne la validité et la pertinence conceptuelle puis clinique des opérateurs théoriques issus du corpus analytique, auprès d’une population pour qui les « échelles d’autonomie », « d’aptitudes et d’habiletés » comme les désorganisations organiques (d’origine génétique, pré-natale, neurologique…) tiennent lieu de modèles épistémologiques. La métapsychologie freudienne et les conceptualisations qui en ont découlé s’avèrent peu utilisées dans l’approche psychopathologique et clinique du sujet déficitaire. La pensée psychanalytique est souvent supplantée par la démarche cognitivo-comportementale, et/ou développementale, comme si les notions d’inconscient, de transfert, ou de castration ne pouvaient rendre compte d’une rencontre avec ces personnes.

Pourtant, à les côtoyer, au-delà de l’absence de langage, nous avons tout de même pu relever un certain nombre d’indices, de signes qui nous évoquaient des fonctionnements très proche des états psychotiques et autistiques rencontrés ailleurs, et dont la prise en compte et le traitement étaient différents. Ceux-ci nous interrogeaient, au-delà de la visée sémiologique, car parfois il en allait du bien-être de la personne (que faire et que comprendre face à quelqu’un qui s’automutile ?)

Nous allons devoir maintenant nous départir de la question du handicap : des troubles psychotiques ou autistiques et du handicap lorsque celui-ci est réel (accidents périnataux, syndromes d’origine génétique) lequel est le premier ?

A cette question, qui finalement nous renverrait à celle des origines, nulle réponse.

Alors pour sortir de cette impasse, en étayage sur notre cadre interne, nous avons décidé de nous attacher à ce « qui nous parlait », nous semblait signifiant dans notre lecture et ressenti de thérapeute, et proposé ce dispositif.

Il nous faut néanmoins prendre en compte et garder à l’esprit que la question du handicap lorsque celui-ci est révélé dès la naissance et/ou dû à des accidents périnataux vient marquer de son sceau les tous premiers accordages affectifs de l’environnement avec l’enfant. En ce sens, la psychopathologie de ces sujets qui met en avant des mécanismes appartenant au registre de l’autisme et de la psychose avec des problématiques d’empiétement, d’envahissement, de collage et d’identification adhésive ou projective apparaissent comme « une surcharge » à la problématique du handicap, peut-être une conséquence des accordages difficiles (du fait aussi parfois d’un équipement sensoriel et psychique « déficitaire » et des interrelations primaires « défaillantes »).

Nous proposons donc, afin de nous accorder sur ce que nous entendons par troubles psychotiques et autistiques, une brève revue des signes qui nous font sens et sont repérés comme des éléments de répétition dans la relation avec les sujets rencontrés.

Le tableau dressé peut apparaître comme « noirci » pour ceux qui le liraient et travailleraient avec ces personnes au quotidien. Il est donc nécessaire de rappeler que les années de prise en charge en institution ont aussi et avant tout permis à ces personnes de progresser dans les apprentissages de l’autonomie au quotidien (celle du corps en particulier) et des acquis sociaux. Il nous importe dans cette description de mettre en exergue les signes cliniques patents qui orientent notre propos de thérapeute, sans rien enlever ou nier du travail réalisé par les acteurs éducatifs auprès d’eux.

Des éléments psychopathologiques recueillis dans les dossiers seront mentionnés lors de la présentation des patients dans la partie suivante (vignettes cliniques).

N’ayant pas accès au langage verbal, ces personnes s’expriment le plus souvent par le corps et la sensorialité.

Ainsi, on retrouve pour la plupart une attitude de retrait et d’isolement, d’évitement du contact et de la relation. Les regards sont fuyants, la personne peut tourner la tête dans le sens opposé à celui qui s’adresse à elle.

A l’inverse, pour d’autres, le collage semble le seul mode d’entrée en relation, sans aucun discernement ni crainte manifeste face à une personne inconnue.

L’attitude de retrait ou de collage est accompagnée de stéréotypies gestuelles (se balancer) ou bien verbales. Par exemple, certains se déplacent sur la pointe des pieds, tournent sur eux-mêmes.

Certains ont besoin de prendre la main de l’autre pour pointer l’objet qu’ils voudraient prendre, l’autre étant alors utilisé comme le prolongement du corps du sujet.

Les corps semblent tantôt mous et apathiques, hypotoniques, tantôt s’agrippent à notre main ou notre corps, témoin d’un effet de cuirasse, comme une carapace musculaire.

Certains se précipitent en se déplaçant, se cognant aux angles et aux poignées de portes, voire en bousculant les autres personnes présentes sur le parcours.

Si la parole existe, elle est souvent utilisée de façon écholalique ou stéréotypée, voire composée d’une succession de syllabes difficilement compréhensibles.

On peut relever une quasi absence d’initiative ou d’intentionnalité dans le comportement, ou bien au contraire des actions dans des mouvements incoordonnés ou de « tourbillon » (aller très vite) qui rendent compte d’une méconnaissance du schéma corporel et de la façon d’appréhender l’espace. Les objets concrets sont rarement saisis spontanément, sinon dans un geste urgent et désorganisé, ou bien ils sont utilisés à des fins stéréotypées, ou mis à la bouche.

On trouve aussi parfois une apparente absence de réactions aux sensations de douleur concernant le corps (certains se blessent, ou ingurgitent d’une traite leur boisson brûlante sans manifester la moindre réaction).

Une personne présente des conduites auto-agressives (automutilations : se griffer, se pincer, se gifler).

L’attitude du thérapeute face à ces troubles oscille entre une tentative de « réanimation psychique » ou au contraire de réception de la fougue de ce qui s’exprime de manière totalement désorganisée et déliée pour en contenir et atténuer l’intensité.

Nous pourrons remarquer que l’autiste semble mettre toute son énergie pour s’étayer désespérément sur les éléments extérieurs (cadre architectural et personnes), alors que le psychotique projette le chaos de son monde interne sur cet extérieur.

Dans le rapport à la matière, pour l’autiste toute la difficulté consistera à former un premier contenant, alors que le psychotique éprouvera le besoin de boucher les trous, de remplir car il ne supporte pas le vide. Nous reviendrons plus en détail sur ces éléments cliniques essentiels, d’abord repérés puis ensuite analysés en quatrième partie.

A ce stade, nous devons fournir à partir de ces états cliniques quelques précisions au sujet des conceptions qui nous permettrons d’émettre, sous forme d’hypothèse toujours, des propositions quant aux processus rencontrés : témoignent-ils d’un état autistique ou d’une structure psychotique ?

La représentation de l’état psychique comme une oscillation entre plusieurs positions, dont une attirerait de façon prédominante la psyché, nous semble pouvoir rendre compte de la complexité de chaque état psychique singulier, qu’il soit d’ailleurs « normal » ou pathologique. La « pathologisation » amplifie essentiellement l’aspect destructeur des processus normaux.

Ciccone et Lhopital (1991) soulignent :
‘« Tout point de vue sur la subjectivité doit tenir compte de cette complexité, et de la coexistence d’états et de processus de natures différentes voire opposées à l’intérieur d’un même état psychique. Le narcissique contient de l’objectal et inversement. Le psychotique contient du névrotique et inversement.33 » (p. 276)’

Notre propos accorde une place essentielle à l’objet contenant (externe puis interne) et au lien intersubjectif à cet objet, dans la construction du sentiment d’identité.

Néanmoins, il nous faut clarifier certains points théoriques, et tout d’abord celui qui traite de l’adhésivité et de l’identification adhésive :

Le processus d’identification adhésive sur lequel repose la genèse de la « peau psychique », permet de cerner la représentation d’une position autistique (aussi retrouvée dans certains états psychotiques).

La phase symbiotique a été décrite par Margaret Mahler initialement, avec le fantasme de frontière commune.

C’est ensuite Anzieu qui définit le concept de Moi-peau, qui reprend et définit que ce Moi-peau figure la constitution d’une peau psychique. L’identification adhésive est un processus identificatoire primitif, que D. Meltzer (et coll., 1975), considère comme une forme de ce que Freud a appelé l’identification narcissique. La seconde forme, moins primitive, étant représentée par l’identification projective décrite par Mélanie Klein et ses successeurs.

L’identification adhésive se situe dans l’espace bidimensionnel, l’identification projective dans l’espace tridimensionnel (l’identification introjective, mais dont nous ne parlerons pas, entre en jeu avec la quadridimensionnalité).

L’identification adhésive, selon Ciccone et Lhopital (1991) est liée à l’état mental qu’elle détermine, à savoir l’état autistique, normal et pathologique. Dans l’autisme pathologique, les auteurs précisent que l’identification adhésive peut s’observer comme grossie par la lentille d’un microscope. Dans l’état autistique, l’identification adhésive œuvre en association avec le démantèlement.

Daniel Marcelli (1983) avance l’hypothèse ontogénétique d’une « position autistique normale », et rejoint par là les idées de Margaret Mahler (1968) sur la « phase autistique normale » et de Frances Tustin (1972, 1981) sur « l’autisme primaire normal » (ou phase « d’autosensualité »). Esther Bick, quant à elle, avait parlé d’une « position adhésive » antérieure aux positions paranoïde-schizoïde et dépressive.

M. Mahler situe la période autistique au cours des deux premiers mois de la vie. Elle la décrit comme une sorte de coquille quasi hermétique qui maintient les stimuli externes au-dehors. L’autisme normal représente un stade de narcissisme primaire absolu, caractérisé chez l’enfant par une « absence de conscience de l’agent maternant. » Le but de la phase autistique normale est de préserver l’homéostasie interne. Le bébé se trouve dans un « état de désorientation hallucinatoire primaire dans lequel la satisfaction de ses besoins relève de sa propre sphère autistique toute-puissante. » Les investissements essentiellement tournés vers l’intérieur du corps devront se déplacer vers les afférences sensorielles externes, vers le pôle sensoriperceptif, déplacement qui marquera l’accès à la phase symbiotique normale.

F.Tustin décrit quant à elle l’autisme primaire normal comme un état où les objets ne sont pas distingués du flot de sensations qu’ils produisent et qui donnent à l’enfant le sentiment de son existence (les rythmes, vibrations qui accompagnent la tétée du sein sont le sein pour l’enfant). Ces « illusions » protègent l’enfant contre les expériences pouvant révéler l’extériorité, et donc la séparation, avant que son appareil neuropsychique ne puisse le supporter. Le bébé se trouve ainsi, lors de la phase d’autisme primaire normal, enveloppé dans une sorte de « matrice postnatale » protectrice.

Précisons que dans les étapes décrites par ces auteurs, l’extérieur, s’il ne semble pas encore investi comme tel (et donc comme un objet séparé corporellement et psychiquement de l’enfant), il est néanmoins déjà investi, les échanges en traduisent une première ébauche, sous la forme du pictogramme et de l’auto-engendrement (Aulagnier, 1975).

Si ces théories nous renseignent sur ce qui deviendra les mécanismes de l’autisme pathologique, gardons à l’esprit une conception dynamique de l’abord psychopathologique et méfions-nous de ne pas figer la psyché infantile ou celle des sujets auxquels nous avons à faire dans une position exclusivement autistique. Ciccone et Lhopital (1991) soulignent bien que dès la naissance, l’état psychique du bébé oscille entre une position autistique, et une ouverture à un mode de relation déjà objectal.

L’identification adhésive produit un type de dépendance dans lequel l’existence séparée de l’objet n’est pas reconnue. Elle supprime tout écart, toute distance entre le sujet et l’objet. L’identification adhésive conduit à « l’imitation étroite de l’apparence et du comportement de surface de l’objet, beaucoup plus qu’à ses états ou attributs mentaux » (D. Meltzer et coll., 1975).

La personne autiste ressent ainsi le besoin impérieux que la surface des choses, leur apparence, soient immuables. Le moindre changement est équivalent à la perte et provoque des réactions extrêmes de panique, de désarroi, d’anéantissement. L’identification adhésive ne tolère aucune solution de continuité entre l’objet et le moi, l’un et l’autre se confondant. Elle s’inscrit dans une bidimensionnalité, laquelle s’oppose à l’existence d’un objet contenant, c’est-à-dire d’un objet tridimensionnel, et constitue une entrave fondamentale à la pensée.

Le second mécanisme propre à l’état autistique décrit par Meltzer (et coll., 1975), est le démantèlement. Le démantèlement du self en tant qu’appareil psychique correspond à une suspension de l’attention qui conduit les sens à errer chacun vers leur objet le plus attractif de l’instant. Cette dispersion se produit de manière très passive, comme si l’appareil psychique tombait en morceaux. Chaque sens, interne ou externe, s’attachant à l’objet le plus stimulant, l’attention suspendue est portée sur des objets variés. Le démantèlement éparpille les objets en une multitude de petits morceaux, chacun porteurs d’une qualité sensorielle particulière. Il réduit les objets à une multiplicité d’événements unisensoriels, dans lesquels animé et inanimé deviennent indistinguables et à partir desquels il est impossible de former des pensées (p. 103). Le démantèlement correspond à un processus en deçà du clivage, il éparpille à la fois l’objet et le self qui se trouve démantelé en des capacités perceptuelles séparées (le voir, l’entendre, le toucher, le sentir, etc.).

Précisons que le démantèlement est un processus passif, lequel n’est pas chargé d’angoisse persécutoire ni de douleur ou de désespoir. Il n’a rien de comparable avec des angoisses de morcellement ou de dépersonnalisation, lesquelles appartiennent plus au registre de la psychose, angoisses issues des premières expériences de cohérence du moi.

Ceci nous amène à une discussion sur un plan psychopathologique. En l’absence de diagnostic posé concernant les personnes dont nous allons parler, qu’est-ce qui nous permet d’affirmer qu’il s’agit plus de troubles autistiques ou que nous avons à faire à une structure de personnalité qui appartient au registre psychotique ?

Premier point : quelles acceptions faisons-nous de ces terminologies ?

L’autisme est au cœur d’un débat actuel qui déchire l’opinion, pour des raisons multiples et complexes. Ceci n’est pas notre propos.

Sans débattre de cette question (qui nous éloigne trop à notre sens de notre propos), il nous faut affirmer notre position : à notre sens la psychose relève d’une structure de personnalité (au sens de S. Freud puis de J. Bergeret), ce qui n’est pas le cas de l’autisme, que nous ne considérons pas comme appartenant aux structures psychotiques, mais comme un « état » qui en est séparé et qui le précéderait. L’autisme correspond à un syndrome.

Dans notre recherche, nous nous attachons surtout à repérer des processus. Les mécanismes psychiques révélés par ces processus, s’ils peuvent être classés de manière nosographique, ce qui n’apporterait pas grand chose à notre travail clinique, nous indiquent clairement dans quelle direction le travail thérapeutique peut s’orienter. C’est-à-dire que nous ne souhaitons pas travailler sur et à partir du symptôme, du signe repéré, mais à partir du lien intersubjectif, avec toutes les défaillances dont il témoigne.

Notes
31.

La barbotine est une substance d’apparence boueuse, pâteuse. On peut la constituer soi-même à partir de petites boules de terres qu’on fait sécher, pour les réduire ensuite en poudre et les diluer avec de l’eau. Sur un plan technique, la barbotine sert à coller entre elles différentes pièces en terre ou différents morceaux d’une même pièce. On dit qu’elle est « la colle du potier ». Nous la confectionnerons nous-même à partir de terre chamottée (les petits grains de chamotte qui sont cuits ne se diluent pas dans la barbotine, optimisant le caractère « collant » de la substance et la rendant plus intéressante sur le plan sensoriel).
32.

CABASSUT J., (2005), Le déficient mental et la psychanalyse, Nîmes, Champ social, 151 p.
33.

Op. cit.


2.2 Présentation du dispositif

2.2.1 Le cadre

Au regard des troubles manifestés par les sujets, il était difficilement pensable d’animer seule un tel groupe. Surtout, un travail groupal est pour nous impossible à envisager autrement qu’en cothérapie (voire avec un troisième intervenant qui serait un observateur participant, nous y reviendrons plus loin).

Ce groupe était donc animé par une éducatrice spécialisée travaillant au quotidien avec les personnes accueillies, Laure, et moi-même.

Au-delà du dispositif en tant que tel, il est donc aussi question d’une rencontre et d’accordage entre les thérapeutes.

Proposer à une éducatrice, qui par définition a une pratique et un cadre de références différents du nôtre, un dispositif au sein duquel il n’y a pas de consignes ni d’exigences (en termes éducatifs essentiellement) n’allait pas de soi. C’est essentiellement une sensibilité commune et partagée dans la relation aux personnes ainsi que des affinités professionnelles qui nous ont permis de bâtir ensemble le dispositif. Il n’y avait donc rien d’étrange ou d’étranger qui n’ait été parlé entre nous deux et le dispositif s’est construit aussi au fil du temps à partir de cette relation.

Nous nous sommes beaucoup interrogées pour savoir s’il fallait désigner ce dispositif comme thérapeutique dès le début, ou bien s’il n’était pas préférable de préserver une nécessaire ambiguïté, laquelle nous apparaissait pouvoir peut-être permettre plus de souplesse au déroulement des processus sollicités dans le dispositif.

Mais de toute évidence il s’agit d’un cadre différent, d’une autre nature et les sujets du groupe sembleront le saisir et s’en imprégner dès la première séance. Nous avons donc considéré que le dispositif était en lui-même thérapeutique, parce qu’il se propose comme un espace de transformation (des sensations, des émotions, des affects).

Il faudra aussi prendre en compte le niveau institutionnel, car cette cothérapie a parfois pu risquer de constituer à notre insu un espace de résistance pendant un temps face à un mouvement institutionnel d’indifférenciation et d’agir. Nous reviendrons sur ces éléments plus loin.

Réfléchissant ensemble sur le projet du groupe, du cadre-dispositif que nous souhaitions mettre en place, le projet défini retenait un travail autour de la matière terre et du modelage, à partir de la sensorialité et en particulier du toucher et de l’utilisation de la matière, sans aucun but éducatif.

C’est-à-dire que nous souhaitions créer un écart temporel dans la prise en charge de ces personnes, sollicitées par des activités journalières dont les objectifs étaient centrés plutôt sur ce qui apparaissait comme « sédimenté » que sur l’observation et la reprise de ce qui se « répétait ».

Néanmoins, nous souhaitions aussi être attentives aux liens ou répercussions qui pourraient s’établir entre ce qui allait être mis à jour ou se dérouler pour les personnes au sein de l’atelier et l’accompagnement quotidien et ce que les autres membres de l’équipe pourraient en rapporter.

Nous avions désigné ensemble les personnes qui y participeraient, et proposions ce choix aux autres membres de l’équipe dans le cadre d’une réunion d’équipe pluridisciplinaire.

Comment s’était fait le choix des personnes ?

Il s’agissait pour deux d’entre elles (Samuel et Louise) de personnes dont nous avions remarqué qu’elles semblaient ne manifester aucune initiative dans leur quotidien, et peu d’intérêt pour ce qui leur était proposé, se présentant comme très apathiques. Elles ne parlaient pas, étaient très immobiles bien que le contact par le regard fût intense et présentaient des stéréotypies. Nous n’avions que très peu d’éléments d’anamnèse les concernant, mais nous avons su qu’elles ont été bien plus animées qu’elles ne le sont aujourd’hui, comme si elles s’étaient défensivement réfugiées dans l’inertie et le retrait. Nous nous demandions alors quelle présence elles pourraient avoir dans ce lieu « autre », c’est-à-dire dégagé du tumulte constant de la vie en collectivité et sans consigne.

Nous avons ensuite désigné Paul, ayant l’intuition que la fougue tonique et verbale qui le déborde (les paroles qui lui sont adressées et qu’il ne comprend pas l’excitent beaucoup), trouverait peut-être dans la matière un possible apaisement, une liaison rendant plus harmonieuse sa présence à lui-même et au monde environnant.

Maria nous apparaissait être dans un état de souffrance psychique et corporel constant, sans relâche. Elle tentait de tout contrôler, tant de son monde interne que de celui qui l’environnait et ce qui lui échappait la mettait en panique. La moindre remarque à son égard entraînait des conduites auto-agressives. Elle parlait, mais de façon stéréotypée, répétant la fin de chaque phrase qui lui était adressée avec une voix tonitruante et mécanique (on aurait dit que c’était un robot qui parlait), ou bien ponctuait la conversation de « oui ! » sur un ton quasi hurlé, tout en tournant sa tête à l’extrême opposé du visage de son interlocuteur. Nous nous doutions que pour elle l’absence de consigne, de demande formelle de mise en forme ou de représentation la mettrait en déroute, mais nous étions curieuses de voir ce qui pourrait se dégager, dans ce temps accompagné, dans le rapport avec la matière.

Maria est à ce jour décédée, dans un contexte de grande souffrance somato-psychique (probablement en lien avec la disparition prématurée de sa mère foudroyée par une tumeur cérébrale). Ce travail et les traces de sa présence à l’atelier sont ainsi et aussi un peu dédiés à sa mémoire...

Boris présente des conduites autistiques très marquées. Nous avions l’intuition qu’il faudrait « canaliser » l’ardeur de sa présence (il renifle tout, met les choses en contact avec sa langue puis les jette dans l’espace, il se déplace en courant sur la pointe des pieds, a des stéréotypies très marquées). Boris prend tout avec la main pour ensuite lâcher brusquement. Quelles modalités sensorielles pourrions-nous travailler afin qu’il trouve des points d’ancrage plus fiables dans le réel ? De son histoire nous savons peu de chose, sinon un élément marquant de sa prise en charge dans l’institution pour adolescents qui nous l’adresse, à savoir que lors d’un retour de vacances, et pendant un certain temps, Boris a dû avoir les mains attachés dans le dos afin de réfréner une conduite automutilatoire qui consistait à s’arracher la peau du visage (ce qui n’a plus lieu aujourd’hui). C’est donc aussi en résonance avec cette notion d’enveloppe corporelle défaillante ou attaquée que nous souhaitions travailler.

Enfin, Ernesto présente lui aussi des traits autistiques, mais sa présence est douce et calme (presque trop). Il semble apeuré, un peu recroquevillé sur lui-même, affichant toujours un immense sourire mais détournant la tête lorsqu’on s’adresse à lui. Il se précipite dans ses déplacements et pour s’asseoir, comme si la traversée d’espaces différents le mettait en panique. Il demande souvent où sont les personnes absentes qu’il nomme (« et untel, il est où ? ») et sollicite beaucoup les autres en les interpellant par leur prénom (il n’engage néanmoins pas de conversation). Nous souhaitions lui proposer un espace qui lui permette peut-être de prendre « un peu plus de place », et aussi équilibrer le groupe par des présences en apparence plus apaisées.

Cet atelier « expérimental » ressemblera au fil du temps à une « fabrique de formes ». Comme nous n’intervenons pas sur les modelages qui sont libres et non assignés à une représentation, les mains qui toucheront la matière vont la transformer, produire des bruits, laisser des traces, des formes.

En présentant la matière terre aux participants, nous souhaitions observer comment la manière dont ils l’appréhenderaient, l’utiliseraient (ou pas, car nous avions aussi envisagé cette éventualité), pourrait nous renseigner sur l’organisation de leur monde interne.

Nous étions aussi à l’affût de ce que le groupe et les processus psychiques qui allaient y être à l’œuvre pourraient lier chez ces personnes, qui semblent enfermées dans ce qui nous apparaîtra de plus en plus au fil du temps comme des « pathologies du contact ».

C’est donc d’abord et avant tout un travail à partir de la sensorialité qui est proposé. Cela supposera de nous laisser nous aussi régresser à notre propre sensorialité et à partager sur ce mode. Ce sont en effet tous les canaux sensoriels qui seront sollicités : le toucher, la vue, l’ouïe, l’odorat mais aussi le goût (pour ceux qui testeront en mettant à la bouche le matériel).

Lors d’un temps de reprise des éléments, Laure nous a dit qu’elle avait été très touchée par les temps de silence au cours desquels nous pouvions être attentives aux regards, « écouter la sensorialité » alors mise en acte.

Les séances sont hebdomadaires et durent une heure. L’institution a permis que le lieu dans lequel se déroule l’atelier ne soit utilisé qu’à cet usage.

En ce sens, le lieu est en lui-même marqué d’une empreinte forte, il s’agit de « l’atelier terre », fortement relié à notre présence puisqu’en notre absence rien ne s’y déroule. Nous pourrons donc aussi y laisser librement des traces (le travail de la terre est extrêmement salissant), ainsi que les modelages qui pourront être conservés sur des étagères dans ce lieu unique. L’atelier apparaîtra d’ailleurs comme un des espaces les plus différenciés au sein du collectif de l’institution. Ceci est « un luxe », mais il faudra aussi en payer le prix, ce dernier étant la difficulté, voire l’empêchement à utiliser le matériel clinique qui s’en dégage dans le reste de la prise en charge des personnes ou en équipe. Nous l’aborderons plus loin, une sorte de « non-dit » au sujet de cet atelier et de ce qui s’y déroule perdurera. Est-ce parce que les personnes s’y montrent différentes ?

La consigne énoncée aux participants est simple : nous leur présentons un morceau de terre ainsi que tout le matériel qui peut servir à l’utiliser (y compris des bols d’eau et de barbotine), et nous leur proposons, s’ils le souhaitent, de toucher la terre, de «faire des formes ensemble».

Nous précisons que toutes les productions restent dans l’enceinte de l’atelier et ne sont pas accessibles à toute personne n’y participant pas.

Les différents temps qui articulent le déroulement de la séance se ritualiseront au fil du temps. Laure accompagne les personnes de leur groupe d’accueil jusqu’à l’atelier où nous nous trouvons déjà car nous préparons en effet la salle à l’avance : installation des planchettes en bois sur la table, de la matière et de son état (approvisionnement, vérification des conditions de conservation et de l’état de la matière : il arrive qu’elle ait séché après les vacances), etc.

Les planchettes en bois représentent un premier espace de délimitation, et une invitation à « prendre place ». Elles fonctionneront aussi comme un repère dans l’espace de l’atelier, signifiant sur la surface lisse et immense de la table commune la délimitation d’un premier espace pour la personne.

Non seulement du côté technique cette interface est nécessaire car sinon la terre colle à la table et ne s’en défait pas à moins de détruire la forme advenue, mais cette dernière vient aussi figurer un premier support de différenciation entre la table et la matière terre.

Ainsi, certains seront sensibles aux limites déterminées par la planchette, d’autres laisseront la matière déborder sur la table et envahir ainsi l’espace commun dans un mouvement d’indifférenciation confusionnante.

Après le temps des salutations, chacun revêt (parfois avec notre aide) un tablier et s’installe librement en face d’une planchette. Le tablier permet outre une ritualisation, de signifier que nous entrons dans un espace temps différent, cette vêture renvoyant à la notion d’enveloppe partagée dans le groupe, de différenciation face à la matière.

Au début l’institution a fourni des tabliers qui devaient traîner dans quelques placards, tous différents et usés à des degrés variables, porteurs d’une histoire passée qui nous encombrait. A notre demande, un achat de tabliers neufs d’une meilleure résistance a pu être réalisé. Ces tabliers sont donc tous les mêmes, à l’exception du nôtre (il s’agit d’un grand tablier noir en coton, récupéré dans l’armoire d’une arrière grand-mère qui l’avait elle-même confectionné, et qui a la particularité d’être un peu usé par le temps et donc « très doux »). Laure a choisi spontanément de prendre un tablier identique à celui des participants. Cela n’a pas du tout été réfléchi au départ, mais nous verrons comment la différenciation est à l’œuvre dans ces détails non anticipés mais significatifs.

Au début de la séance, nous retrouvons une musique (toujours la même) que nous mettons à bas bruit. Cette musique fait repère (à la manière d’un rituel puisqu’elle annonce le début de la séance), lie les excitations et nous berce aussi de son rythme, nous resituant tous « à l’intérieur » et dans le temps de la séance. Le choix de cette musique en particulier s’est fait de manière consciente car elle nous plaisait (il s’agissait d’un album offert par un ami qui souhaitait nous faire connaître la chanteuse, De Rosa) 34, et aussi de manière inconsciente car nous n’avions pas alors relevé que le titre de l’album : Afro blues concernait tout à fait ce dont il était question (l’Afrique renvoie aux origines de l’humanité, donc à « la part d’archaïque présente en nous tous », et le Blues, né de l’esclavagisme renvoie quant à lui à la nostalgie de la terre mère...).

Les deux tables qui occupent l’espace central de l’atelier sont disposées en « L » afin de permettre à ceux qui le souhaitent d’échapper au regard des autres, d’être ensemble sans se sentir « prisonnier » d’un face à face. Les participants ont tendance à prendre spontanément toujours la même place.

Maria prendra garde à se placer toujours en bout de table (à l’extrémité du « L »), près de la porte et à un endroit d’où elle peut voir tout le monde mais où elle est aussi protégée du « magma » groupal initial et du regard des autres, alors que Samuel s’installe là où le porte le mouvement du groupe, attendant que nous l’invitions à s’asseoir à la dernière place disponible.

Paul prendra une place « centrale » qui lui permet de voir tous les autres et de s’adresser à eux, même si elle n’est pas toujours la même.

Ernesto prendra toujours la même place dans un mouvement de précipitation, il s’agira surtout toujours de la place « en face de Paul », ce dernier nous le verrons l’interpellant souvent.

Louise prendra toujours la même place avec nonchalance et n’en changera jamais (aucun autre participant ne cherchera d’ailleurs à la lui prendre ou l’occuper), c’est une place stratégique qui lui permet de voir tout le monde sans être au centre, près des étagères qui regorgent d’objets en terre dans son dos, près de la musique et de la bouilloire, ainsi que de la fenêtre. C’est aussi une place qui « gêne » car on ne peut pas passer derrière elle pour faire le tour de la table ou saisir quelque chose).

Nous présentons à chacun une quantité de terre (ceux qui le peuvent sont autorisés à se servir librement) prélevée sur le pain de terre initial en précisant qu’il n’y a aucune restriction de quantité. Ce morceau de matière est positionné « à la périphérie » du sujet, c’est-à-dire d’abord à l’extérieur de la planchette mais face à lui ou à côté dans son champ de vision, soit directement sur la planchette pour ceux qui semblent ne pouvoir s’en saisir autrement.

A chaque début de séance, nous mettons sur la table et devant chacun la forme réalisée à la dernière séance, que cette forme soit reconnue ou non (certains la positionnent sur la planchette puis la retirent pour un nouveau modelage, d’autres manifestent une indifférence totale à cette forme, semblant ne pas la reconnaître).

Nous disposons sur les tables, dans le champ visuel et de préhension des sujets des instruments propres au travail de la terre : fil à couper, mirettes servant à « évider », creuser la matière et ébauchoirs permettant de lisser, poinçonner, inscrire, donner contour, patiner la matière. Nous avons rajouté du matériel « détourné » mais qui nous semblait intéressant : truelles de maçonnerie de formats variés, cuillère à dénoyauter pour la cuisine, pinceau pour mouiller la matière…

Nous disposons aussi des bols remplis d’eau sur la table, ainsi que d’autres contenant de la barbotine, ce afin de permettre au sujet d’être à même dans son champ de préhension de se saisir et d’utiliser la matière dans ses états les plus variés. Notons que d’une séance à l’autre, la barbotine sèche dans les bols et qu’il faut la remouiller en y ajoutant de l’eau pour la rendre pâteuse à chaque début de séance, ce qui constituera l’accroche sensorielle préférée de Louise.

Le matériel, s’il n’est pas utilisé spontanément est néanmoins présenté par l’une ou l’autre des animatrices, la personne est libre de s’en saisir ou non.

Puis vient le temps de modelage.

C’est un temps de régression et de jeu sensoriel, accompagné des rythmes reconnus au fil du temps et des séances de la musique qui nous berce.

Chaque participant se livre alors au travail de la matière en fonction du style et des intentions (non conscientes) de chacun : ne pas toucher, mettre en pièces, émietter, séparer puis réunir...

Le dispositif qui s’adresse à des sujets qui présentent des problématiques du registre autistique, psychotique ou déficitaire met aussi en jeu la propre sensorialité et la corporéité des thérapeutes.

En plus de tous les accordages affectifs (Stern, 1985) que nous cherchons à établir, nos postures, nos mimiques, les sons de nos paroles matérialisent notre présence.

La parole seule ne suffit pas dans un tel dispositif. Il nous faudra nous aussi « mettre les mains à la pâte », c’est-à-dire non seulement présenter le matériel, mais aussi nous laisser aller à produire et proposer des modelages (rarement des formes figuratives, toujours sur le mode sensoriel ou du jeu de « qu’est-ce que cela pourrait être ? ») en lien avec ce qui nous semble se dérouler pour les sujets à un moment précis. Ce jeu de communication par les formes (la mise en forme de l’informe) s’apparente à une association non-verbale, par les formes. C’est ce qui donnera corps aux possibles interprétations et leur conférera une portée symbolisante, car la parole donne à la forme proposée le statut d’une image qui pourra circuler entre les thérapeutes et les sujets, avec le groupe.

Il s’agirait, en quelques sortes, de « figurations parlées ».

Pour notre part, nous avons souvent un morceau de terre dans la main, le malaxant au rythme de la musique et à celui du groupe. Ce morceau de pâte molle pétrit dans le creux d’une main a probablement quelque chose à voir avec le groupe (nous avons dans l’idée qu’il pourrait bien constituer un « résidu du groupe »).

Les déplacements des thérapeutes dans l’espace varient au gré de ce qui se déroule pendant le temps de la séance et de ce qu’elles observent, pressentent, ressentent. Aucune des deux n’a de place attitrée, et chacune se déplace auprès des sujets, parfois s’asseyant, prenant à d’autres moments une posture ou attitude (toujours spontanée et intuitive) pour être « plus proche » de la personne en prenant garde de ne jamais imposer une présence qui pourrait être ressentie comme intrusive. Souvent nous sommes à côté d’une personne, parfois accroupie pour pouvoir placer notre regard à la même hauteur que celui de la personne à laquelle nous allons nous adresser.

Ainsi les déambulations et déplacements des thérapeutes peuvent-elles témoigner aussi de la sensorialité contre-transférentielle à l’œuvre.

Il nous a été donné de remarquer dans l’après-coup que nous nous situons spontanément presque toujours l’une et l’autre à des « bords différents » autour de la table, comme pour donner un cadre et border ce qui advient.

Il y aura un moment inévitable auquel nous nous assoirons côte à côte et qui est celui de la prise de notes dans le dernier quart d’heure de la séance sur lequel nous reviendrons plus loin.

Cette notion du positionnement dans l’espace alloué est très importante pour observer ce qui peut être mouvement à l’intérieur du groupe.

Sur la question de l’espace, rajoutons qu’au fil du temps, les objets qui sont entreposés sur les étagères et regroupés ensemble en fonction de leurs auteurs et délimitent un espace propre à chacun, une sorte de territoire qui s’étendra au fur et à mesure des séances.

Seul Paul s'emparera de ses productions à chaque début de séance et manifestera un intérêt pour cet espace alloué sur les étagères. Les autres attendent passivement que nous positionnions la dernière production achevée devant eux. Reconnaissent-ils leurs formes?

La fin de la séance approchant, avant le dernier quart d’heure nous annonçons la fin du temps de modelage et proposons le partage d’une boisson chaude (thé, café ou infusion) à chacun (seul Boris le refusera, mais restera assis avec le groupe). Ce dernier quart d’heure est aussi celui qui réunit « tout le monde » autour de la table commune. Ce temps est un temps d’apaisement avant la séparation (suspension de l’activité motrice), dans le partage et d’une boisson chaude. Les thérapeutes sortent alors un cahier dans lequel seront consignées quelques notes au sujet de la séance. C’est au début pour des questions d’organisation institutionnelle que nous avions décidé de prendre les notes pendant le temps de la fin de la séance, même si cela ne nous apparaissait pas satisfaisant. Finalement, ce temps sera aussi comme un temps de narration car il se fait en présence des personnes qui entendent et même bien souvent écoutent ce que nous disons.

C’est aussi un temps où nous pouvons laisser le groupe « seul en notre présence ». Il s’agit alors de verbaliser, en présence des participants, ce qui s’est déroulé, d’en faire une « narration » qui leur est destinée. Nous reviendrons sur les particularités de ce temps qui peut sembler à première vue confondre le temps de la mise en récit et la prise de note.

A la fin de la séance, chacun range sa planchette et tend ou range son tablier, ainsi que les restes de matière qui sont remis à la masse (le rituel du « au revoir » est important), nous terminons le rangement et fermons l’atelier jusqu’à la prochaine séance, Laure raccompagnant les personnes sur leurs différents groupes.

Concernant la matière, nous mettions au début trois sortes d’argile à disposition : une terre dite « blanche » (elle est grise à l’état cru et devient blanche comme de la craie en cuisant), ou rouge (qui est de couleur marron à cru, et devient ocre rouge à la cuisson), et encore rouge chamottée (cette dernière présente la particularité de contenir des « grains de chamotte » : des grains de terre cuite mélangés au pain d’argile qui donnent un aspect rugueux à la terre manipulée et qui est utilisée pour des modelages lourds ou grands).

Nous avions pensé à plusieurs choses en proposant un matériel malléable de couleurs et de textures différentes.

D’une part nous avions pensé que la terre lisse marron allait réveiller, du fait de sa correspondance avec les matières fécales, pour des sujets régressés, un dégoût à l’utiliser. Sur ce point nous nous sommes trompées car la terre marron lisse sera la plus utilisée, la terre dite « blanche » (dont la particularité est de ne pas salir les doigts car laissant très peu de traces) sera très peu utilisée, voire pas du tout.

Quant à la terre rouge chamottée, nous l’avions proposée pour permettre l’utilisation de textures différentes.

Mais elle ne sera utilisée que « diluée ». Sous forme de barbotine, elle permettra des jeux de bruits et de crissement rythmiques des petits grains de terre cuite en écho à certaines stéréotypies (dont celles de Louise qui fait des bruits gutturaux et qui s’y montrera très sensible).

Toutes ces propositions nous apparaissent après-coup comme des anticipations, sortes de « projections constructions » de ce que nous cherchions à établir dans le rapport à la matière avec les sujets, et ces derniers nous prouvent toujours que nos préoccupations bienveillantes sont parfois excessives à leur égard...et qu’il faut nous laisser surprendre.

Finalement, hormis pour Paul qui utilisera sur deux séances la terre blanche pour envelopper des modelages faits de terre rouge (sans la mélanger), la terre rouge et lisse sera préférentiellement choisie et utilisée par les sujets pour le modelage.

Il est signifié qu’un objet peut être travaillé sur plusieurs séances (il suffit de le conserver enroulé dans un chiffon humidifié et enveloppé d’un plastique), mais aucun ne le fera.

Enfin, il nous faut dire quelques mots au sujet de la fin du groupe et de la manière dont cela s’est décidé.

Nous avons éprouvé toutes deux beaucoup de plaisir à travailler ensemble et avec ce groupe pendant cinq années. Le dispositif aurait pu perdurer au-delà. Néanmoins, à un moment donné, il nous a semblé mutuellement qu’il était nécessaire d’y mettre un terme. Les choses qui n’ont pas de fin sont des voies sans issues, et repousser toujours plus loin la question de la séparation risquait de nous entraîner dans un mouvement répétitif qui viderait la matière et la substantifique moelle du dispositif.

Les formes produites avaient évolué, mais elles semblaient désormais avoir atteint une limite dans leur degré de construction et la répétition menaçait alors de nous faire perdre le sens de ce qui était acquis.

La fin de l’année approchait (l’établissement ferme pendant les congés d’été), Paul annonçait son départ pour un autre établissement proposant un internat, nous envisagions mal le groupe sans lui et ne nous sentions pas non plus l’énergie pour accueillir une nouvelle personne dans ce groupe constitué. Nous avons alors décidé de profiter de la fin d’année qui approchait pour mettre fin à ce dispositif, et lui permettre de continuer à se développer ailleurs, avec d’autres et sous d’autres formes. Cela nous permettait aussi plus de distance dans notre travail d’écriture de la recherche.

Nous avons donc annoncé au groupe plusieurs séances à l’avance la séparation à venir, pour ne prendre personne au dépourvu, et avoir le temps de la travailler à l’intérieur du dispositif.

Notes
34.

La particularité de cette musique est de mélanger des sons cristallins avec le rythme de percussions africaines. La voix de la chanteuse est mélodieuse et douce, mais les intonations sont très différentes à chaque titre (la même voix peut tour à tour être rauque et gutturale comme dans certains airs du Blues, aiguë et enjouée).


2.2.2 Le statut de la parole dans le groupe

Les thérapeutes parlent du groupe, sur le groupe, et dans le groupe.

Assez souvent, un des participants (Ernesto) prononce sur un ton interrogatif comme pour les convoquer, le prénom d’autres usagers de l’institution qui ne participent pas au groupe terre.

Nous l’entendrons et le reprendrons au début comme un questionnement premier sur la nature et la différence de ce temps par rapport aux autres temps de prise en charge (où sont les autres du groupe qui ne participent pas à cette activité et que font-ils ? dans quel espace je me situe et quelle est la nature de ce dernier?)

C’est ainsi une opportunité de mettre en mots son questionnement (« pourquoi je suis ici avec vous ? Qu’est-ce que je risque ? Les autres disparaissent-ils si je suis là sans eux, est-ce que j’existe sans eux? »), de signifier à nouveau le cadre à chaque fois que cela est possible. Ces interrogations résonnent à l’égard de la constitution du groupe comme une première délimitation dedans-dehors à travers la question de la présence-absence que pose Ernesto.

L’entendant, nous verbaliserons autant que possible sur l’ici et maintenant, sur le « dedans », l’intérieur du groupe, comme pour mettre en suspens ce qui est « autre » et mieux établir une première démarcation entre un dedans et un dehors, un avant, un présent et un après.

De même, les thérapeutes formulent souvent ce qu’elles disent sans nommer directement la personne concernée, utilisant souvent le « on », comme pour essayer non pas de se diluer dans une identité commune, mais pour inviter les autres au partage tout autant que d’éviter de créer des relations trop individualisées à l’intérieur du groupe.

Au début des séances, nous ne prononçons que peu de paroles, à la fois comme si le contact avec la matière imposait le silence, mais aussi parce qu’au début, éprouver les effets de présence ne passe pas par la parole.

Ainsi nous échangeons beaucoup de regards (cela sera un indice dans le groupe de la sensorialité qui s’exprimera et prendra forme, corps, au fil des séances et de la constitution d’une première enveloppe psychique). C’est comme s’il fallait un premier temps pour « être ensemble », éprouver cet effet, peut-être régresser au rythme de la musique et au contact de la matière.

Les regards, les sourires, parfois aussi les surprises ou même les grimaces échangés entre les thérapeutes mais aussi entre les sujets entre eux ou avec les thérapeutes, tout cela qui circule constitue la matière première sur laquelle nous travaillerons (premiers indices d’une peau psychique convenable), et qui nous renseignera sur ce qui se passe, à l’intérieur du groupe et du côté du sujet, en résonance avec les états de la matière, en fonction de la manière dont elle est utilisée.

Lorsqu’il nous arrive (toujours spontanément) d’adresser nous-mêmes (thérapeutes) une forme modelée à un sujet, cela s’accompagne souvent de mots. Ainsi lors d’une séance je constituerai un petit chemin fait de petites boules de terre allant de moi jusqu’à un participant, j’accompagnerai alors les gestes des mots : « Je fais un chemin qui part de moi pour aller jusqu’à toi », ce qui m’évoque une autre histoire, celle du « petit poucet. »

Nous parlons aussi entre nous, entre thérapeutes.

Il est important de noter que les participants qui le peuvent s’adressent à nous en nous nommant par nos prénoms, c’est la preuve que nous sommes différenciées (peu y parviennent, mais c’est le cas de Maria, Paul et Ernesto même si ce dernier ne le fait pas dans le but de communiquer).

Ainsi le dispositif est-il à même de devenir thérapeutique, en ce sens où il propose la mise en œuvre et la transformation de « l’informe » dans la communication sensorielle et imaginaire agissant entre les corps et dans le langage, dans « l’envers des mots » pourrait-on dire…

2.2.3 Le dispositif en cothérapie

S’il est toujours plus enrichissant et structurant de travailler à plusieurs, un dispositif thérapeutique de groupe s’adressant à des personnes psychotiques ne peut s’élaborer en solitaire.

Nous pourrions même rajouter qu’il aurait peut-être été pertinent d'introduire un troisième intervenant, celui-ci étant observateur écrivant (il s’agirait alors d’une observation participante).

Nous n’avons pas distribué arbitrairement un rôle d’observatrice à l’une plutôt qu’à l’autre. Ainsi c’est aussi les accordages entre thérapeutes qui seront mis en jeu et étudiés au sein du dispositif comme des éléments de recherche. En effet, à chaque fois que l’une était engagée auprès d’un participant (en modelant, en parlant, en bougeant), l’autre avait spontanément tendance à suspendre son activité et observer ce qui se passait, « réservant » sa présence aux autres membres du groupe, leur assurant qu’une relation plus individualisée à l’intérieur du groupe pouvait avoir lieu et y être contenue sans exclure leur présence. Parfois, cela peut prendre (et dénote d’un tournant dans le groupe à théoriser) des allures de scène à trois (ainsi le regard de Samuel qui va de la matière que je lui présente sous formes de petites boules jusqu’à lui vers le regard de Laure pour ensuite revenir à moi, cela en présence du groupe qui permet cette interaction).

C’est-à-dire que le dispositif groupal permet un jeu identificatoire polyvalent. Même si l’attention d’un des thérapeutes se porte sur un membre du groupe, il a toujours le groupe en tête (c’est la groupalité interne dont parle R. Kaës). Cette groupalité interne est aussi perçue par les autres (quand on est avec l’un, on a aussi les autres en tête). Les patients sentent que le duo thérapeutique n’est pas en exclusion, mais en inclusion. Cela permet à chacun de s’identifier à des niveaux différents. Cela suppose que les thérapeutes restent disponibles à ces différents niveaux de fonctionnement.

Soulignons aussi que chaque moment imprévu de plaisir partagé entre les thérapeutes constitue un support d’identification notoire pour les patients.

Par ailleurs, il existe une différenciation entre les deux thérapeutes.

Si chacune, à l’intérieur de ce cadre est investie d’une fonction soignante, nos positions à l’intérieur de l’institution ne seront pas les mêmes, et en fonction de ce « degré de liberté » et de nos interventions différentes au sein de ce groupe plus large, nous ne nous inscrirons pas de la même manière au sein du dispositif.

Si Laure nous a justement fait remarquer que le lieu était très rattaché à notre présence (en notre absence personne n’y vient), il est un fait que pour les patients qui y participent notre rôle est emprunt d’une notion d’interface (dedans-dehors, extérieure à la vie quotidienne de l’institution mais aussi située à l’intérieur de celle-ci).

Nous nous accorderons sur le fait que l’identité sexuelle des thérapeutes n’empêche en rien le déploiement d’un transfert plutôt d’ordre maternel que paternel.

A. Brun (2007), cite le travail de Haag et Urwand (1995), qui soulignent que la cothérapie permet une meilleure capacité à établir une fonction contenante dans le cadre de problématiques relevant de l’archaïque, mais aussi :
‘« […] de travailler la notion du pareil, de l’identique en relation première, de double, pour passer ensuite à la notion de couple et de triangulation. » (mêmes auteurs, p. 168, cités par A. Brun, p. 77).’

A leur suite, A. Brun affirme que le dispositif en cothérapie, avec des enfants autistes et psychotiques, se propose comme un travail du « pareil, de l’identique en relation première, de double » qui constitue une étape fondamentale du travail thérapeutique avec des médiations, tant au niveau individuel que groupal. Pour aller plus loin, elle souligne que la cothérapie permet de restaurer la relation homosexuelle primaire en double telle que l’a théorisée R. Roussillon (2002), à la suite des travaux d’Enriquez sur la relation homosexuelle primaire.

Les participants pourraient donc établir avec l’une comme l’autre des thérapeutes une relation indifférenciée.

Mais ce ne sera pas vraiment le cas. En effet, n’étant présente dans l’institution qu’à temps partiel et donc de façon ponctuelle, notre présence est empreinte d’une extériorité que ne porte pas celle de Laure.

De plus, c’est nous qui « gérons » la matière et le matériel sur lesquels nous est supposé un savoir (son approvisionnement, sa conservation, son utilisation), l’agencement et l’organisation du lieu.

A. Brun souligne que dans le cadre d’un groupe thérapeutique, le passage d’un « travail de l’identique en relation première » à la notion de couple s’accompagne de l’apparition d’un double pôle dans le transfert groupal, un pôle de transfert maternel et un pôle de transfert paternel. L’auteur fait référence aux travaux de S. Resnik (1986) qui met en évidence dans le travail en groupe avec des psychotiques la nécessaire bipolarité entre le transfert maternel, défini par la fonction contenante de la mère groupale, et l’introjection de la fonction phallique.

A. Brun cite Resnik qui souligne qu’il ne suffit pas de parler de « parents combinés » en référence à Mélanie Klein qui évoque là un fantasme archaïque de scène primitive explosive agissant à la manière d’une image destructrice :
‘« […] Il faut aussi concevoir une « bonne combinaison » mixte, la bonne réintrojection d’une « mère contenante » et d’une image phallique qui est bien réinstallée dans le corps de l’enfant (l’enfant qui habite l’adulte aussi). C’est ainsi que le « père culturel » ou « surmoïque » « prend corps » et va reprendre ses fonctions en tant qu’axe structurant, colonne vertébrale du « squelette somato-psychique » de l’individu groupe ou d’un groupe fait d’individus, si on le lui permet, sa condition de guide, et surtout personnifier la « vocation » vertébrante et réorganisatrice ». (Resnik, p. 13-14, cité par Brun p. 80). ’

Si dans le groupe archaïque le couple de thérapeutes représente un couple primitif père/mère, l’avènement d’une possible différenciation dans le rôle des thérapeutes verra le jour.

Ma position de thérapeute « extérieure » ou « ambiguë » pour le groupe archaïque puisque, malgré tout, je fais partie de l’institution, m’amènera à être investie comme un « tiers ». Si tour à tour Laure et moi-même incarnons l’une et l’autre des positions maternelles, je serais plus à même de m’inscrire dans une position différenciatrice, de tiers et de référence, je serais celle qui introduit le cadre et en soutient la portée symbolique.

Le rôle d’un des thérapeutes (le mien) viendra ainsi comme porteur d’une dimension paternelle à la fois interdictrice (dans le sens de la limite), mais aussi rassurante et protectrice (quant au matériau en particulier), l’autre portant une imago plus maternelle, réceptrice et contenante, mettant à jour une bipolarité transférentielle (transfert maternel et transfert sur la fonction phallique).


2.2.4 Le travail d’écriture, de reprise et d’élaboration dans l’institution

La mise en forme par les thérapeutes de la matière première qui se dégage pendant les temps de séances suppose une première phase de mise en mots des affects ainsi que de leur partage.

Dans le groupe archaïque, nous avons pensé intégrer le moment de verbalisation des thérapeutes entre elles pendant le temps de la séance. C’est-à-dire que les sujets ne peuvent verbaliser sur ce qu’ils ont fait, ressentis. Si pour chacun, nous posons des paroles sur ce qui se déroule pendant le temps de la séance, un temps de reprise des éléments importants est nécessaire, d’autant plus que tous les progrès sont infinitésimaux.

C’est moi qui prends les notes. Nous disposons d’un temps très court (ce dernier s’apparente parfois dans les institutions à une denrée de consommation qui fait toujours défaut, probablement s’agit-il aussi d’une défense contre l’inertie ou l’immuabilité des pathologies rencontrées). De plus, le temps de transition à la fin de l’atelier était difficile à supporter pour les participants et aussi pour les thérapeutes. Nous avions besoin d’un temps « hors modelage », mais à l’intérieur du groupe pour parler de ce qui s’y passe et aménager le temps de séparation (pour que cette dernière puisse s’inscrire et être ressentie, sans quoi les sujets quittent tant bien que mal, mais aussi vite que possible, leur tablier et s’échappent).

Nous proposons alors aux participants la prise d’une boisson chaude après avoir énoncé le temps de fin de modelage (néanmoins nous ne rangerons le matériel qu’à la fin de la séance).

Il s’agit donc plus entre nous d’une écriture parfois « dans l’urgence », comme pour noter ce qui menace de nous échapper la séance finie, nous dégager de ce qui vient de se dérouler et aussi pour le « circonscrire » quelque part, nous en détacher jusqu’à la prochaine séance.

Il ne s’agit pas d’une véritable mise en récit dans l’écriture, mais cela provoque un effet du côté de la narration, puisque les participants nous entendent raconter la séance à voix haute. Le véritable travail d’écriture aura lieu pour nous dans l’après-coup, à l’occasion pour ma part de temps d’exposé ou de restitution de nos recherches (présentations dans le cadre du séminaire à l’université, présentation dans le cadre d’un colloque, et bien sûr le présent travail de rédaction de la thèse). Laure est toujours en lien avec ce travail, dont nous lui restituons par oral les questionnements et les aléas, lui soumettant à lire certains éléments.

Il nous faudra aussi nous retrouver toutes les deux de temps à autres en dehors des séances, malgré les contraintes ou résistances institutionnelles, pour parler de ce qui se passe et ce qui s’en dégage à travers la mise en travail dans un « ailleurs ». Ces temps de reprise à deux, pour nécessaires qu’ils furent, ont néanmoins parfois été vécus dans la culpabilité (par rapport au reste de l’équipe).

Le cahier s’est imposé, mais parfois, en lien avec l’inertie de ce qui se passe dans le groupe, il nous arrive de « ne pas avoir envie d’écrire » et d’être tentées de « remettre à plus tard » cette tâche. Le début du cahier est d’ailleurs composé de feuilles volantes, l’une et l’autre ayant « oublié » d’en amener un, peut-être témoin des difficultés aux débuts de la constitution du groupe.

Le tempo accéléré dont rend compte l’écriture pressée et parfois proche des hiéroglyphes correspondrait à des moments du groupe où se projettent massivement des éléments bêta au sens de Bion, soit des éléments sensoriels informes qui ne pourraient se métaboliser en éléments alpha.

L’ « écriture-signe » que nous serons seule à pouvoir relire correspondrait peut-être aussi à une première tentative de mise en forme de l’informe à l’œuvre, une écriture qui n’a pas encore de corporéité, témoin d’un effet de « trop » ou de « pas assez »…

Par un effet de contre-transfert, nous éprouvons l’une et l’autre assez souvent le besoin en début de séance de rouvrir ce cahier (qui reste dans un placard à l’atelier), pour nous remémorer ce qui s’est passé la semaine précédente. Ce ressenti se trouvera intensifié lorsque j’animerais seule le groupe pendant quelques séances, en raison de l’absence prévue de Laure, et que le groupe m’apparaîtra (pendant une séance en particulier) plus lourd que jamais (me sentant peut-être un peu abandonnée, je fantasmerais alors de prendre la fuite et abandonner le groupe à lui-même, ce qui se soldera par l’écriture de la séance in situ, que nous commenterons à haute voix dans le groupe). De quelle nature est ce risque d’oubli qui frise l’amnésie ?

De même, dans notre contre-transfert, il nous arrive souvent en début de séance (ce qui n’est pas le cas de Laure) de nous demander si tout le monde est bien là, et d’éprouver le besoin de recomposer le groupe en nommant chaque participant dans ma tête, faisant appel à ma mémoire (quand cela se produit, il n’y a jamais d’absent car dans le cas contraire nous nous en rendons immédiatement compte). Nous constaterons que ces signes sont des indices de la groupalité interne ainsi que des défenses qu’elle peut susciter.

L’enveloppe groupale est parfois tellement instable, qu’il arrive qu’elle n’assure pas le sentiment de permanence de l’objet, y compris pour les thérapeutes, et n’assure pas non plus toujours la fonction d’inscription des traces mnésiques.

Notons que la pratique de ces dispositifs à médiation, en cothérapie particulièrement, nécessitent une reprise afin d’analyser non seulement les mouvements transféro contre-transférentiels, mais aussi ceux d’intertransfert entre les thérapeutes et sur le processus groupal à l’œuvre. Nous ne saurions que trop souligner la nécessité d’une supervision, qui n’est malheureusement pas l’apanage de toute institution. Ainsi nous n’en disposerons pas, mais ne le chercherons pas non plus ailleurs, bien qu’ayant entrepris personnellement une démarche de supervision pour nos autres lieux d’intervention (nous n’y parlerons pas de celui-ci). Peut-être avons-nous aussi compté sur l’étayage fourni par ce travail et la possibilité d’en parler à l’université pour penser (avec un peu de mauvaise foi, certes), qu’il serait compliqué d’aménager un espace supplémentaire.

De plus, il aurait été très culpabilisant vis-à-vis du reste de l’équipe (et probablement bien plus pour Laure que nous-mêmes) d’aller toutes les deux chercher à l’extérieur de l’institution un lieu de parole.

Faute de moyens, les réunions de synthèse réunissant les autres membres de l’équipe seront l’occasion d’évoquer les problématiques dégagées individuellement à l’atelier modelage, d’y faire référence et d’en permettre le récit aux autres membres de l’équipe. Une reprise en réunion d’équipe pluridisciplinaire, à notre initiative, (mais qui n’aura lieu qu’une seule fois), portera sur le groupe en lui-même et ce qui s’y passe. Les résistances alors rencontrées dans l’équipe et sur le plan institutionnel nous ont presque laissé penser que ou bien ce que nous présentions était tout à fait « rasant » et n’intéressait personne (nous donnant le sentiment de passer toutes deux pour des « hurluberlues » à trouver ou chercher du sens là où il n’y a que boudins de terre et magma insignifiant), ou bien que, peut-être, nous évoquions des choses à mettre en travail dont surtout personne ne voulait entendre parler.

Le silence qui nous avait été opposé nous laissait le sentiment d’une amère déception, je me sentais pour ma part au début en colère, ayant vécu ce mouvement comme une attaque, puis bel et bien « déprimée » par ce manque d’intérêt. Pas loin de me résigner et penser qu’en effet, peut-être que « tout cela n’avait aucun sens », je me sentais victime de ma propre illusion, et pire, pensais que pour un peu, la théorie m’aurait peut-être bien bernée.

La dimension institutionnelle est très importante.

Il me faudra un temps certain pour sortir d’une position de culpabilité et pouvoir aborder cette question.

Dans l’après-coup, je comprends que nous avons proposé ce dispositif comme une façon d’appréhender les personnes autrement, mais qui fut peut-être ressentie parfois comme dérangeante. En effet, le dispositif est aussi né d’un mouvement de résistance, face à une équipe dont certains éléments du discours apparaissaient comme une tentative de banalisation des mouvements psychiques. Certains événements n’étaient pas relevés, d’autres pas relatés et tenus sous silence, comme pour ne pas déranger le travail quotidien, ou réduire à néant ce qui pouvait être signifiant. Rien ne pouvait être pensé en dehors du faire, des limitations et incapacités des personnes auxquelles on les réduisait alors. C’était comme s’il ne fallait pas penser (cet élément nous renvoyant à la notion de pacte dénégatif proposée par R. Kaës). Cela nous renvoyait des images et des questionnements violents (que nous pourrions illustrer ainsi : les sauvages auraient-ils une âme ?).

Il n’est pas question de remettre en cause le professionnalisme et la bienveillance des acteurs institutionnels, ni la qualité du travail effectué. Mais, parfois, au sein d’une équipe, les jeux et enjeux de pouvoir, mais aussi de tranquillité, viennent distordre le cadre de l’espace de travail commun.

Certains supportent très mal le bruit et l’agitation manifeste que produit le tohu-bohu de certains psychotiques. Alors, on entend parfois dire que : « Au fond, pourvu qu’ils soient bien », pourquoi aller chercher plus loin ! Mais comment mesurer « qu’« ils » soient bien » en étant indemne de toute projection ? C’est un peu comme s’il y avait un « parti pris » de penser que ces personnes ayant été très sollicitées dans l’enfance et l’adolescence, arrivées à l’âge adulte et toujours « victimes de leur handicap », n’avaient plus aucune évolution possible, et que maintenant il fallait « remplir le temps et maintenir les acquis » dans un éternel présent qui se fige alors sous la forme d’un « retour au même, à l’identique », lequel a pour effet de figer en retour la vie psychique de l’autre.

Cet élément contribue à l’impression que donnent parfois les usagers d’être « sans histoire ».

Il semblerait, mais il nous faut alors être là très prudente car nous n’avons aucun élément tangible qui nous permette de soutenir ce que nous allons avancer, que si les personnes accueillies sont « sans histoire », il y aurait en miroir des « trous noirs » dans celle de l’institution, et qu’un non-dit, un très lourd silence porte sur cette dernière (à l’origine de clivages dans l’équipe entre anciens et nouveaux personnels). Un peu comme si cet effet de répétition dans une sphère atemporelle, cette histoire « secrète » dans l’impression qu’elle nous donne à ressentir, renvoyait à des « cryptes » qu’il ne faut surtout pas ouvrir, des « fantômes » à ne pas réveiller. Précisons bien qu’il s’agit là de notre ressenti subjectif personnel et de nos propres « élucubrations fantasmatiques », mais cette lourdeur nous évoque des éléments très difficiles à penser, très menaçants, ayant trait à des faits qui se seraient déroulés dans un passé suffisamment lointain pour que personne n’en puisse parler. Mais de cela nous ne pouvons à notre tour pas parler, puisque nous ne détenons pas les éléments qui nous permettraient de l’avancer. Mais parfois il nous est arrivé de nous demander si inconsciemment, ce travail ne viendrait pas en quelques sortes chercher à réparer aussi quelque chose de cette histoire. En outre, le désir et l’élaboration de cette recherche ainsi que de son écriture nous sont parfois apparus comme une « stratégie de survie », pour préserver et maintenir bien vivante notre capacité à penser.

Peut-être devons-nous ici faire mention du fait que plusieurs mois après la fin du groupe, ayant saisi l’opportunité d’un autre lieu d’exercice, nous avons quitté cette institution.

Ce nouveau travail, toujours dans le secteur médico-social et dans la même association, nous amenait à exercer cette fois avec des enfants et des adolescents. Il s’agit de l’institution par laquelle sont passés, enfants, les patients du dispositif. Est-ce un hasard ? Une façon de tenter de remonter encore plus loin dans l’histoire ?

Pour le moment nous n’en savons encore rien, et en fin de compte c’est peut-être bien ce qui échappe à notre pensée qui nous permet de créer...

Revenons à la recherche.

Il faudra donc nous déprendre d’un mouvement projectif, et comprendre aussi qu’à travers le silence de l’équipe, il est peut-être question d’une contre-attitude en lien avec l’effet de « gel de la pensée » qu’induit le travail avec des personnes très régressées sur le plan psychique. Les personnes psychotiques induisent dans les équipes des clivages et des effets d’exclusion qui peuvent parfois aller jusqu’à « faire éclater » une équipe tout entière. L’institution se construit et fonctionne, à des degrés variables, en miroir des pathologies de ceux qu’elle accueille en son sein, du moins en est-elle toujours très empreinte (tout dépend du dispositif d’accueil et de ce qui oriente le travail). L’apparition de clivages très marqués dans l’équipe est en lien avec les pathologies des personnes et les modalités défensives qui leur sont propres. Néanmoins, ces clivages peuvent aller très loin puisque par exemple l’annonce du décès de Maria aux autres usagers de l’institution a fait débat (une petite partie de l’équipe pensant qu’il valait peut-être mieux « ne rien leur dire », puisque Maria était partie avant sa mort pour une autre institution). Les modalités défensives psychotiques viennent alors parfois « contaminer » le fonctionnement psychique de ceux qui les ont à charge, et il faut alors se méfier des effets pervers que cela peut engendrer, parfois à l’insu des professionnels.

Notons que le cadre de l’atelier dans son déroulement a toujours été respecté par les autres acteurs institutionnels (peut-être que notre position d’extériorité y a contribué), et que le dispositif a été porté par le métacadre institutionnel dans lequel il était inclus, mais toujours avec cette propriété de pacte dénégatif (le dispositif pouvait exister, mais il ne fallait pas en parler), et force est de constater que nous ne pourrons pas contourner cette défense institutionnelle. Nous aurons ainsi parfois l’impression, s’accompagnant d’une certaine culpabilité, que le dispositif pourrait fonctionner à la manière d’une « enclave autistique » dans l’institution.


2.3 Pourquoi la terre :
les propriétés et qualités symboligènes du médium


2.3.1 La terre : matière à l’état brut

On ne choisit pas un médium par hasard.

Celui-ci doit avant tout être pertinent au regard des problématiques des sujets auxquels il s’adresse.

Du côté du thérapeute, le médium choisi est un matériel, une matière issue du « réel » qu’il ne connaît pas forcément en termes de savoir technique, mais au moins éprouve-t-il une sensibilité particulière dans sa manipulation, sa contemplation et donc avec laquelle il a des accointances. Celui qui présente une matière à des sujets en détresse ne le fait pas naïvement, et s’il pressent que cette matière pourrait devenir médium malléable, c’est que cette matière particulière (qu’elle soit terre, peinture, expression théâtrale, etc.), il l’a choisie. S’il pense rechercher l’impact de ce médium particulier qu’il a choisi pourrait avoir un impact, c’est qu’il nourrit forcément un lien (technique, historique ou affectif) avec ce médium et il ne doit pas en être dupe afin d’éviter tout risque de séduction.

Ainsi, avant d’introduire ce qui nous apparaît comme des qualités symboligènes spécifiques à la matière terre, il est nécessaire d’évoquer l’origine de notre savoir la concernant ainsi que de la manière dont nous l’avons appréhendée, expérimentée.

Il est tout d’abord important de préciser que nous ne possédons aucune formation spécifique quant à l’utilisation technique de la matière terre.

Néanmoins il ne s’agit pas d’un matériau qui nous était inconnu.

Comme tous, nous avions dans l’enfance réalisé quelques objets et productions rudimentaires au cours d’ateliers à l’école, ou encore ramassé dans quelque flaque boueuse une substance dont nous imaginions pouvoir bâtir des empires, lesquels finissaient par trouver plus humblement une esquisse dans l’ébauche de pots à crayons, de personnages bizarres, destinés à être offerts et trôner sur quelque bureau parental...

C’est ensuite bien plus tard, à l’occasion d’un stage en psychiatrie de l’adulte dans le cadre de nos études de psychologie que la rencontre avec la matière s’est produite. A ce moment là, nous participions en tant que stagiaire à un atelier peinture ainsi qu’un atelier terre, tous deux proposés à des patients psychotiques qui étaient soit hospitalisés en service d’entrée, soit accueillis en soins ambulatoires.

Le stage se déroulant à raison de trois journées par semaines pendant une année universitaire, nous avions été conviée à peindre et modeler avec les patients.

Notre intérêt se portait alors de façon déterminée, pour ne pas dire « fascinée », sur la psychose (la schizophrénie en particulier), et plus spécifiquement sur la peinture en tant que médiation thérapeutique (nous pratiquions personnellement la peinture à ce moment là, et l’objet du stage était la réalisation du mémoire de fin d’étude que nous avons rédigé sur ce thème).

L’atelier terre nous apparaissait alors comme un peu « accessoire », la matière comme « moins noble » que la peinture, plus régressive, les patients pris en charge dans cet atelier se présentant comme plus « chroniques », certains parlant très peu.

Nous n’avions alors aucune culture tant quant au travail de la matière qu’en ce qui concerne l’œuvre de sculpteurs et plasticiens l’utilisant.

Et surtout nous ne comprenions pas : pourquoi le thérapeute laissait-il des psychotiques (chroniques pour la particularité de cet atelier) réaliser sans fin des pots et contenants dont nous ne voyions jamais la finalité? Et pourquoi le thérapeute ne donnait-il aucune indication technique, ne transmettait-il pas son savoir au sujet de l’utilisation de cette matière lorsqu’il était sollicité (quelques unes de nos productions se sont fissurées, certaines ont éclaté à la cuisson, mais d’autres ont résisté).

Puis nous avons fait l’expérience d’être avec les patients tout en « mettant la main à la pâte », et les qualités sensorielles de la matière ainsi que celles du dispositif nous ont amenée à changer radicalement de point de vue dans l’après-coup. Nous avons donc aussi appris, un peu, sur les états de la matière, les façons de la travailler, mais toujours dans une « libre découverte », puisqu’il fallait expérimenter avant d’obtenir une explication.

En acceptant de participer à l’expérience sensorielle de ce dispositif, nous avons quasi à notre insu cheminé dans le temps et exprimé notre créativité. Comme tous au début, nous avions réalisé quelques cendriers et tasses sans réel entrain, nous demandant « qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire aujourd’hui ? » Puis au fil du temps, et probablement en résonance avec les productions des patients et celles de l’animateur sont apparues de petites statuettes de femmes aux longs bras, d’autres au ventre proéminent, qui lentement se sont transformées au rythme des séances, pour donner naissance à d’autres productions personnelles qui surgissaient toujours dans un effet de surprise.

Plus tard, à un moment probablement informe et un peu flou de notre parcours et en lien avec un travail d’analyse, nous avons prolongé l’expérimentation de la terre dans le cadre d’une pratique personnelle en solitaire. Cela nous a permis de disposer des quelques connaissances rudimentaires mais non moins nécessaires à la manipulation de la matière et son travail. Mais surtout, outre l’expérimentation technique, cela nous a permis d’éprouver psychiquement et corporellement les effets de construction que permet le travail de cette matière.

Nous le verrons plus loin, la question de la technicité et du savoir-faire n’est pas anodine. Là où probablement un art-thérapeute, un céramiste ou un plasticien seraient à même de donner conseil ou d’orienter le travail de la matière et de transmettre son savoir, il nous a paru intéressant de ne surtout pas intervenir, de laisser le patient découvrir « seul en présence d’un autre » les différents états de la matière et ce qu’il cherche à produire (reproduisant finalement ce que nous avions vécu dans notre stage, mais dont, au-delà de la frustration ressentie, nous avions compris le sens).

Ainsi par exemple lorsqu’un patient décide d’utiliser seul la barbotine (il s’agit de grains de terre séchés dilués dans de l’eau, donnant une consistance boueuse destinée à coller entre eux différents morceaux de terre), avions-nous l’intuition que ce moment témoignait de quelque chose qui pouvait être transposé sur le registre psychique et dans la relation transférentielle.

Les ressentis sensoriels sont investis par les personnes atteintes de troubles autistiques et psychotiques comme constituant une partie de leur identité, il est donc plus aisé d'entrer en contact, en résonance avec elles en utilisant un médiateur sensoriel.

Les qualités sensorielles de la terre la prédisposent à être investie de façon préférentielle. En effet, certains objets extérieurs (comme un morceau de terre) peuvent servir à la personne de Moi-auxiliaire pour figurer et mettre en scène des vécus corporels archaïques.

De « l’empreinte corporelle à l'empreinte psychique » (Krauss, 2007), le modelage permettrait la réapparition de traces de pré-représentations (des traces « affectivo-sensori-motrices ») enfouies, notamment celles concernant l'établissement d'un Moi-peau , précurseur du Moi.

L’argile est une matière vivante et symbolique à part entière.

Dans l’interprétation des rêves, S. Freud associe la matière à la terre, la « prima matéria » à la mère. La matière terre semble la plus à même de réactiver le lien à l’objet primaire et l’érotisme qui lui est propre.

M. Balint (1971), dans son étude au sujet des substances primaires (quatre éléments avec la mère) met en évidence le lien entre la matérialité de la terre et son travail avec l’objet maternel.

L’argile nous renvoie aux mythes fondateurs de l’humanité, en lien avec les questions des origines et de notre violence fondamentale.

Terre-mère, matrice à la fois nourricière et dévastatrice, elle est le lieu du chaos initial et du retour des corps en tant que matière. Une patiente schizophrène, dans un autre dispositif que celui que nous allons présenter, nous avait confié à la fin de la première séance : « Avant de venir j’avais très peur, je croyais qu’il s’agissait de la terre qu’on trouve dans les cimetières, mais lorsque j’ai vu le morceau d'argile sur la table et que je l’ai touché, ça m’a rassuré. »).

Entre l’intime et l’universel, certains modelages des patients évoqueront les sédiments de roches ancestrales, des grottes préhistoriques, ou encore des statues de civilisations anciennes, d’animaux bizarres ou disparus, mettant en représentation l’histoire de notre civilisation, croyances et démons intérieurs.

G. Bachelard (1948), qui à travers ses écrits philosophiques a rendu aux matières premières leur poésie, a écrit sur le feu, l’eau, mais il a consacré deux ouvrages à la matière terre.

Il dit que la terre est l’élément résistant par excellence. Aux matières molles est dévolu un privilège de primitivité.

Il écrit au sujet de la boue. Innombrables sont les textes où les valeurs viennent se contredire pour dire le bien et le mal de la fange, de la boue, d’une terre molle et noire. Dès que la terre se durcit, elle est moins apte à ce jeu de valeurs. On est bien obligé de convenir qu’avec la matière molle, on touche un point sensible de l’imagination de la matière. La boue représente un mélange de tout ce qui est abandonné, c’est le mélange de la tiédeur et de l’humidité, de tout ce qui a eu forme et l’a perdue, la tristesse fade en apparence de l’indifférence.

Mais, bien entendu, c’est du côté de l’enthousiasme que nous trouverons le véritable jeu de valorisation. Aux bains de boue d’Acqui, Michelet (dans La Montagne) va retrouver une santé première. C’est vraiment un retour à la mère, une soumission confiante aux puissances matérielles de la terre maternelle. Dès qu’on accepte ces images de valorisation ambivalente, mille petites notations perdues des textes sincères prennent vie. Marcher pieds nus dans une boue primitive, dans une boue naturelle, nous rend à des contacts primitifs, à des contacts naturels. Le Kim de Rudyard Kipling retrouve la terre natale, les orteils écartés, jouissant de la boue du chemin.
‘« Kim soupirait après la caresse de la boue molle, quand elle gicle entre les orteils, cependant que l’eau lui venait à la bouche à des images de moutons mijotés.35 »’

Toucher l’argile nous invite à régresser vers notre propre sensorialité, sensorialité tactile tout particulièrement.

Elle réveille les plaisirs infantiles auto-sensuels ainsi que des éprouvés corporels archaïques en lien avec notre première relation au monde.

Les patients peuvent alors laisser des traces, des empreintes.

Véritable langage pulsionnel, les traces sensibles laissées sur l’argile viennent exprimer en deçà des mots le lien avec l’archaïque maternel.

Les failles de leur structuration dynamique du corps vécu (G. Pankow, 1969, 1981) s’impriment malgré elles, dans la masse d’argile.

Des corps en souffrance, vécus ou fantasmés, morcelés ou fusionnés, troués ou attaqués, deviennent des corps-mémoires d’une histoire affective bafouée, ensevelie, oubliée, clivée. L’argile absorbe, condense, canalise des conflits tenus sous silence.

Elle est alors susceptible de recueillir une matière psychique brute, sans représentation au-dedans, pour lui donner forme au-dehors.

L’argile est un matériau tangible qui s’explore dans un espace tridimensionnel. C’est une matière à la fois souple et résistante, avec ses limites et ses lois spécifiques. Les temps de modelage, de séchage, parfois de ponçage, introduisent une dimension temporelle qui s’oppose à l’immédiateté. Elle nécessite une certaine énergie pour la transformer. Elle se ramollit, s’effondre et se dilue au contact de l’eau, s’effrite et se durcit, rétrécit en séchant, se casse parfois.

La gestuelle du modelage : émietter, taper, écraser, évider, amalgamer, ou bien encore mettre en pièces permet la mise en scène, en jeu de la destructivité primaire pour pouvoir trouver-créer des formes à soi.

A bras le corps elle est malmenée, tapée, jetée. Obéissante, elle accepte cette violence pulsionnelle, cette rage par une résistance inattendue de sa mollesse.

De la même manière, elle permet un travail de reliaison avec sa propre sensorialité aussi en lien avec l’érotique maternelle : caresser, lisser, mouiller…

En « mettant la main à la pâte », le geste s’inscrit dans le bloc minéral qui prend l’empreinte, la conserve, ou l’engloutit. Les fissures, les fentes menacent l’intégrité de la pièce. Il faudra que « ça tienne », que « ça résiste », en conjuguant la limite interne du matériau avec l’équilibre des forces en présence.

Entre deux séances, l’ébauche formelle étayée pourra se conserver enroulée dans des linges humides, voilée d’un plastique pour ne pas sécher. Ce différé là ne va pas sans surprise pour celui qui s’y risque, réveillant les inquiétudes de la séparation et les joies des retrouvailles, voire même un doute sur la propriété, la reconnaissance de l’objet.

Vient ensuite la durée du séchage, où l’éclatement ou la casse peuvent encore survenir.

Elle appelle la chair, la pulpe des doigts, dans une « corps/respondance » (S. Chaland) où la pensée s’extirpe de l’informe.

Par la biffure, la griffure, l’incision, la scarification, le tourment obstiné vivant la distord, l’anime…

Parfois la main ose à peine, timidement, craintivement l’effleurer, dans une volonté d’effacement de toute trace, engluant l’éventualité même du geste dans une boue consternante dont rien ne peut advenir.

Parfois la main se contente de porter l’infime petit morceau de terre jusqu’à la bouche, dans un mouvement probable de circonscription première de cet informe, signant l’incorporation comme première modalité de rencontre avec la matière extérieure.

Notes
35.

KIPLING R. (1901), Kim, Folio classique, 2005.

2.3.2 La terre : matière d’émergence psychique

La matière terre propose une expérience de la bisexualité psychique dont elle est porteuse.

En effet, des éléments plutôt masculins et d'autres plutôt féminins seraient présents dès le plus jeune âge du bébé. Du côté masculin il s’agirait de l’éprouvé de dureté du corps, de solidité du portage, des éprouvés de sec et de piquant par exemple.

Du côté féminin, il s’agirait des parties molles et moelleuses du corps, de la douceur de la peau, du mouillé, du creux et d’une certaine qualité du regard. La sensorialité inscrit donc une première approche de la bisexualité que l’enfant rejouerait sur son corps en y investissant ces premiers contrastes.

La matière terre est à la fois du côté du féminin (matériau mou, chaleur) et du masculin (matière dure une fois sèche). On peut aussi associer son utilisation à des objets durs (couteau, truelle, ébauchoir). Elle constitue ainsi un fond sur lequel s’inscrirait une première bisexualité primaire.

A la naissance, le bébé est soumis au chaos de toutes les stimulations possibles. La mère, par son espace psychique et sa capacité de rêverie (W. Bion, 1962), protège l’enfant de cette sensorialité potentiellement violente (rôle de pare-excitation). Le bébé prend conscience de l’identité maternelle par l’intermédiaire des investissements sensoriels et les interactions entre une mère et son bébé sont principalement constituées d’échanges sensoriels.

La matière terre, support d’une médiation thérapeutique privilégiant la sensorialité tactile, peut servir de « prétexte » à communiquer avec la personne autiste ou psychotique. C’est dire toute l’importance du modelage comme mode de repérage de l’expression et de la figuration des angoisses corporelles, de certains aspects de la dynamique développementale (dimensionnalité psychique, enveloppes psychiques, Moi-corporel, constitution de l’objet), de l’évolution de l'image du corps et des processus de symbolisation, enfin, qui s’enracinent dans la sensorialité la plus primordiale.

Si l’on considère le modelage comme une éventuelle évaluation du processus d’émergence psychique, nous pouvons alors nous interroger sur les corrélations possibles qui pourraient exister entre les niveaux de réalisation du modelage et les différentes étapes du processus d’émergence autistique et psychotique.

C’est ce lien entre le mouvement corporel impliqué dans le modelage et le surgissement de « quelque chose de psychique » qui va nous intéresser, à travers le modelage et ce que ce dernier représente.

L’étude de la sensorialité autistique et psychotique, et particulièrement du toucher, à travers le modelage, donnerait-elle une clé pour accéder au sujet?

Il s’agirait alors de repérer les signes concernant l’élaboration du Moi-corporel.

En l’absence de langage verbal, le sujet utilise d’autres voies pour s’exprimer, notamment la voie sensorielle et le corps, directement impliqués dans le mouvement de modeler et précurseurs de la symbolisation. En effet, même sans parole prononcée, les sujets auxquels nous avons à faire ont une activité de pensée et leur mutisme ne les empêche pas de s’exprimer, notamment à travers le modelage, considéré comme un langage corporel permettant peut-être d’accéder à cette pensée trop souvent muette.

L’argile, pâte à modelage, qui représente à la fois la continuité et la transformation, semble particulièrement adaptée pour engager un processus thérapeutique avec des sujets psychotiques, processus qui nécessite à la fois du « même » et du « différent ». Ainsi la matière terre utilisée au sein du dispositif thérapeutique permettrait au sujet d’exprimer ses angoisses corporelles, mieux qu’il ne le ferait par le dessin ou par les mots qui lui font défaut, permettant un accès privilégié au sujet psychotique et à sa souffrance.

Si l’on considère les productions plastiques comme un langage à part entière, au même titre que d’autres modes d’expression (langage, dessin) ou d’autres manières d’être (rapport aux objets et à l’espace), ces formes modelées pourraient représenter certains aspects du développement (enveloppes psychiques, Moi-corporel) d’un autisme profond jusqu’à une possible individuation. On devrait ainsi pouvoir repérer une correspondance entre les types de productions en terre et les niveaux de configuration de l’image du corps (étapes de la construction du Moi-corporel).

En effet, la construction psychique de l’être humain reflétant la transformation des sensations corporelles en expérience psychique et en pensée, les productions plastiques seraient un reflet de ce qui se passe au niveau de l’émergence et de l’évolution de l’image du corps (traduction des angoisses corporelles en « traces modelées », véritable langage préverbal). Nous chercherons donc à étudier les processus psychiques en jeu dans l’utilisation du modelage, notamment les mécanismes de la symbolisation primaire.

Dans le travail de différenciation entre le sujet et l’objet (la mère), une part revient au sujet, et une autre revient à l’objet lui-même qui doit permettre au sujet de vivre des alternances satisfaisantes de rapprochement et de distanciation, de fusion-défusion-refusion. L’objet participe donc activement à ce travail de différenciation.

C’est l’expérience sensorielle, prise dans la dynamique intersubjective qui produit une émotionnalité primaire au plus près du corps vécu, qui est au fondement de l’affect et de la pensée.

F. Tustin (1972) précise que le Moi est d’abord constitué par un flux de sensations corporelles qui donnent un sentiment d’existence sans différenciation Moi/non-Moi.

Selon elle, au tout début de la vie, la première forme du Moi est un Moi-sensation, sorte de Moi-ressenti grâce auquel l’enfant se sent vivre et se perçoit à travers ses sensations corporelles.

Pour les personnes autistes et psychotiques, ce sentiment d’existence semble toujours prêt à être remis en question. Les sensations corporelles engendrées par l’activité de modeler (pétrir une matière sensible) peuvent aider le sujet à se sentir exister, à regrouper les sensations éparpillées et non localisées.

Les sensations corporelles sont fluctuantes mais en les « autogénérant » et en les entretenant constamment comme on peut le constater chez les personnes auxquelles nous avons à faire, le sujet cherche à établir la sensation d’une continuité corporelle lorsque celle-ci n’a pas encore été intégrée, le caractère rythmique des sensations permettant de lutter contre l’anéantissement pour ne pas se sentir menacé de disparition. Ces « stratégies sensorielles » précoces pour lutter contre des angoisses primitives perdurent chez les personnes psychotiques. Le contact continu entre la main et la matière, de même que faire-défaire-refaire une forme modelée peut aider le sujet à créer une permanence et une continuité corporelles.

Craignant de ne plus exister ou de se répandre, la personne peut focaliser son attention sur les aspects sensoriels des objets et considérer ceux-ci comme s’ils étaient une partie de son corps propre dans le seul but de se rassembler.

E. Bick (1984) décrit bien comment les bébés, dans des moments d’angoisse de lâchage s'accrochent à un stimulus sensoriel qu’ils ne lâchent plus.

Pour lutter contre le risque de non-existence, les personnes autistes cherchent à s’approprier la sensation de dureté en adhérant, par contact tactile, à des surfaces dures. Cela leur donne un sentiment de solidité et les rassure sur leur intégrité corporelle.

Malaxer la pâte molle et humide de la terre peut aider le sujet à la prise de conscience de ses propres limites et la souplesse du matériau peut prendre le relais des contacts durs pour finir par les « remplacer ».

L’impression laissée par les sensations tactiles circulant autour de la surface du corps apaise et réconforte l’enfant, celui-ci utilisant aussi la succion du pouce pour s’apaiser, dans une oralité bien construite (auto-érotisme) qui tend à la création d’un espace transitionnel.

Loin des activités auto-érotiques du début de la vie, les personnes auxquelles nous avons à faire créent des « sensations-formes » le plus souvent d’ordre tactile et corporel telles que se balancer, se frotter, tournoyer, ou encore effleurer pour apaiser les tensions internes ou externes, le contact avec une autre personne n’y faisant rien.

Au contact de l’argile (malaxage), la personne peut alors créer des formes apaisantes et se calmer rapidement dans des moments de grande tension.

L'enfant prend du plaisir à sentir l’odeur de sa mère, à entendre le son de sa voix, à sucer son pouce, etc., sensations qui sont progressivement investies grâce à la dynamique relationnelle.

Chez les personnes autistes, les sensations semblent investies en tant que telles coupées de toute dimension relationnelle, le plaisir intense étant plutôt procuré par les objets matériels. Mais ces jeux sensoriels avec les objets, et notamment l’argile, sont peut-être les restes de la trace d’un mouvement libidinal et pulsionnel. Malaxer la terre peut aussi procurer du plaisir au sujet.

Pour le bébé comme pour l’autiste, la sensorialité permet au Self de se sentir vivre. En adhérant aux qualités sensorielles de surface de l’objet externe, l’enfant s’identifie de façon adhésive à celui-ci. Il transforme le non-Moi en une co-extension du Moi, dans une intolérance à la différence pouvant conduire à des vécus d’arrachement lors des séparations, étape préalable à la différenciation et au fantasme d’être enveloppé par un contour. La sensorialité sert donc ici de support à un premier mouvement psychique identificatoire.

Malaxer permet peut-être ce travail de contact-fusion puis de différenciation. En effet, la matière terre utilisée dans le cadre-dispositif, grâce au travail du médium malléable qu’en feront les patients (indestructibilité, extrême sensibilité, indéfinie transformation, inconditionnelle disponibilité, et animation propre) permet de supporter l’activité fantasmatique et les premiers mouvements psychiques dont elle constituera le support.


2.4 Le travail en groupe

2.4.1 Corps, groupe et psychose

Au sujet du travail par la médiation thérapeutique en groupe, C. Vacheret (2002) souligne que le groupe, en référence aux travaux de R. Kaës entre autres, offre un cadre favorable à la « contention » des projections et des pulsions.

R. Kaës a développé les caractéristiques des processus contenants (exerçant une contention) et « conteneurs » (ayant un rôle de transformateur), illustrés par la fameuse équation : groupe=mère=cadre.

Deux fonctions essentielles du groupe se détachent : celle de sa capacité à contenir la vie émotionnelle et pulsionnelle des sujets regroupés, mais aussi sa capacité à favoriser les processus de changement et de transformation des représentations.

Bion (1961, 1962) l’a particulièrement mis en évidence, dans son travail sur les groupes (les trois hypothèses de base qui signalent des états groupaux liés au développement du groupe), mais aussi son travail sur la relation précoce mère-enfant qu’il a conceptualisé sous la forme de la fonction alpha de la mère, très étroitement liée à la capacité de rêverie de celle-ci, sachant qu’au sein d’un groupe comme le souligne Claudine Vacheret, parler de capacité à mobiliser son imaginaire conviendrait mieux.

Par ailleurs, le transfert subit une diffraction dans le groupe, et c’est parce que les membres du groupe offrent au sujet une opportunité de déposer en chacun des autres une partie de lui.

C. Vacheret précise:
‘« Le sujet du groupe fonctionne à l’adresse de l’autre, tout en énonçant ce qui vient de lui »36.’

La relation transférentielle se matérialisera par l’intermédiaire de la production du sujet. Cette production ne se résume donc pas à une simple projection ou activité expressive (visée de décharge), mais bien comme ce qui donne forme à ce qui était alors infigurable, encore ni représenté, ni symbolisé.

R. Kaës37 propose d’étudier la réciprocité entre la groupalité de l’image du corps et la corporéité de l’image du groupe. Il souligne le rapport analogique fondamental existant entre l’image du corps et la figure du groupe.

En deçà des mots, une équivalence maintenue dans l’inconscient établit la réciprocité des espaces et des objets du corps avec ceux du groupe. Cette équivalence s’établit dans l’indistinction primitive du corps maternel, du corps propre, et du groupe familial : corps groupaux étayés les uns sur les autres, emboîtés les uns dans les autres, sans que les relations de contenance soient fixées dans un ordre définitif.

Dans son article, l’auteur propose une présentation de l’image du corps comme groupe : c’est l’une des figures majeures de ce qui en nous est groupalité. Cette approche groupale du corps conduit à envisager comment nous faisons groupe avec notre corps.

Par ailleurs, l’image du corps est groupe parce que le corps est le lieu et l’enjeu des étayages pulsionnels et de leurs mouvements de liaison-déliaison, de la relation d’objet, parce qu’il est le corps fantasmé, le corps du désir, le corps imaginaire et le corps symbolique.

Kaës prend l’exemple de la main en tant qu’elle constitue l’une des premières représentations corporelles du groupe comme organisation articulée comportant des singularités et formant une unité.

Il explique que pour faire groupe, la main est articulée de plusieurs façons :
‘« Elle fait le lien entre le dehors (les objets) et le dedans (la bouche et les creux du corps), le distal et le proximal ; elle est lien et jointure, elle noue, échange, prend et donne, embrasse et délie ; elle est maintenance, support double de l’embrassement mutuel, contenance, creux et volume quand elle se joint à l’autre elle-même; elle est un-multiple, partie et totalité. Pour cela, elle se prête à la représentation anthropomorphique du groupe uni, différencié et solidaire. » (p. 39)’

La main est aussi la représentation, absence niée et affirmée, de l’Autre : main de l’auto-érotisme, de la masturbation, de l’auto-enlacement. (Elle est aussi la main source de violence dans la gifle que Maria s’administre).

Cette aptitude de la main « pleine de doigts » à faire représentation d’un groupe tient à une double caractéristique : c’est dans le champ visuel du nourrisson, l’objet mobile par lequel s’articulent progressivement, jusqu’à la phase du miroir et son précurseur dans le regard de la mère, les différentes parties du corps, et d’abord la bouche et le pouce comme substitut du sein. Elle est, dans l’espace, l’organe de l’agrippement, de la préhension et du contact, appareil d’emprise.

La clinique des états psychotiques apporte une contribution importante à l’analyse de l’image du corps comme groupe (cf. les travaux de Pankow, 1956, 1977).

W.R. Bion, pour définir le noyau psychotique du psychisme, a eu recours à l’image de l’homme-groupe; à sa suite, de nombreux auteurs ont montré comment le recours à la technique groupale de psychothérapie se justifie par la nécessité pour le psychotique de vivre, par le moyen du groupe, cette tension entre la dispersion et le rassemblement, entre l’éclatement interne et l’introjection unifiante des parties projetées sur les membres du groupe, c’est-à-dire sur des objets et des rôles instanciels groupaux.

R. Kaës établit que l’image du corps est formée comme un groupe interne et qu’elle se prête à la figuration de celui-ci. Le corps, comme image, est représentation et mémoire du corps du désir, des désirs :
‘« Il est d’abord association de son propre désir de soi, autorassemblement érotique.
Il est association de désir du corps de l’Autre, dans le corps maternel. Il est association/dissociation, condensation/diffraction : solitude, perte, manque, angoisse, asocial jusqu’à être sans nom, sans identité, sans être, radicalement autre et séparé. C’est probablement sur la base de cette expérience douloureuse que la groupalité psychique de l’image du corps s’inverse et se retourne dans l’image du groupe, corps sans défaillance, éternel, asexué, immortel. » (p. 41)’

En second lieu, l’auteur propose dans son article d’analyser les figures du corps dans le groupe, à travers l’espace et le vécu corporel du groupe, et en examinant les métaphores du corps et de l’esprit de corps dans les groupes.

La représentation du corps comme groupe manifeste le plus souvent, dans le vœu d’être-corps-avec, la recherche d’une garantie contre l’angoisse impensable de n’être pas, de « naître pas ». Corrélativement, la représentation du groupe comme corps nous révèle l’angoisse d’être une partie détachée du corps groupal :
‘« [...] d’être par lui étouffé par ses tentacules accaparantes, retenu prisonnier dans ses cavernes, d’être dévoré, englouti et digéré par ses bouches innombrables, sidéré par ses yeux fascinants. »
(p. 42)’

Toutes les parties du corps peuvent être à un moment ou à un autre les supports de la représentation de l’objet groupal : bouche, estomac, sein, ventre, anus, pénis. C’est ce que montrent les analyses des représentations du groupe qui circulent entre les membres du groupe. Il s’agit alors d’inventer l’unicité du groupe contre l’angoisse de morcellement et la dislocation, l’omnipotence et l’incorporation contre les pertes de soi, du corps, de l’espace et du groupe. L’identification narcissique est le processus de cette reconstitution d’une unité constamment menacée par les dangers internes et externes que recèlent les débuts de l’existence corporelle.

La référence fondamentale de l’image du corps dans le groupe est le corps maternel.

Construire un groupe, c’est se donner mutuellement l’illusion métaphorique et métonymique d’un corps immortel, indivisible, pur esprit, donc tout-puissant.

Notes
36.

VACHERET C. et al. (2002), Pratiquer les médiations en groupes thérapeutiques, Paris, Dunod.
37.

KAES R., (1995) Corps/groupe : réciprocités imaginaires. Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, n°25, Aux sources du corporel, Erès, p. 35-49.


2.4.2 Le groupe archaïque : laboratoire de l’informe

Nous empruntons la dénomination de groupe archaïque à Frédéric Perez (2004) qui a effectué une recherche sur les processus graphiques en jeu dans un groupe avec une population analogue à la nôtre. Nous lui emprunterons aussi la terminologie d’intersubjectivité primaire pour caractériser les processus à l’œuvre au sein du groupe.

La question du groupe fut pour nous source de grandes résistances, probablement la plus difficile et la plus longue à appréhender et à modéliser. C’est pourtant bien l’aspect groupal qui donne de la profondeur, de l’élan et du sens à la pratique des médiations thérapeutiques avec des personnes autistes ou psychotiques.

Cette résistance s’expliquerait peut-être en partie par la nature très archaïque des processus auxquels nous avions à faire.

Le groupe était donc dans les premiers temps du dispositif un élément que nous avions en tête avec des modèles théoriques, mais ces derniers nous semblaient tout à fait inadaptables à notre travail. C’est-à-dire qu’au début le groupe nous apparaissait plus comme un « non-groupe », comme des individus regroupés dans un même espace-temps, luttant contre cet effet de groupe (laissant ressentir quelque chose qui ressemblait à un amoncellement d’agrégats, de morceaux de corps disloqués à travers un espace pas encore constitué comme « un dedans » avec « un dehors » à lui opposer).

Puis au fil du temps nous avons essayé de penser les dimensions groupales et individuelles comme indissociables.

René Kaës souligne bien la conjonction de l’individu et du groupe (il existe des expériences subjectivantes dans l’espace groupal qui renvoient à ce qui noue l’économie du groupe et l’économie du sujet dans le même espace).

Alors si au début tous se défendent (y compris les thérapeutes) de cet objet-groupe (sous forme d’un fantasme de fuite ou d’attaque, voire par l’inertie), à la périphérie du groupe il y aurait une conjonction des deux.

Nous découvrirons ainsi que les relations individuelles ont lieu à l’intérieur du groupe, qu’il y a « des échappées du groupe » à l’intérieur du groupe dans notre acharnement à ne vouloir au début penser que la seule relation individuelle « en groupe ». Mais penser cette « échappée » fut aussi culpabilisant. Pour prendre un point de comparaison, comment le lien exclusif entre une mère et son bébé s’inscrit-il en étant porté par le groupe familial ?

L’origine du groupe doit être localisée si nous voulons pouvoir nous en détacher.

R. Kaës souligne qu’il existe une homologie de structure entre les représentations inconscientes, les groupes internes et les processus à l’œuvre dans les chaînes associatives qui lient les sujets du groupe entre eux.

F. Perez (2004) postule l’existence de groupes internes chez les sujets déficitaires et il émet l’hypothèse qu’il existerait des corrélations de subjectivité dans le groupe qui peuvent se lire dans les comportements et les traces graphiques des sujets du groupe.

Nous proposons à notre tour d’aborder au travers d’une analyse théorico-clinique la question de ce qui conditionne et fonde l’existence du groupe archaïque.

Kaës (2003) précise au sujet de l’archaïque :
‘« Dans l’archaïque, les constructions de l’objet sont instables, les mécanismes de défense sont rudimentaires, composés comme des premières instances pour lutter contre des mouvements pulsionnels massifs. »’

Indifférenciation, non subjectivation, logique des relations binaires jalonnent ce parcours.

Si ce mode de fonctionnement spécifie notre population, rappelons tout de même que tous ces aspects sont aussi présents en nous-mêmes puisqu’il s’agit de la base de la construction de nos identités, les différences se faisant en termes économiques et dynamiques.

La situation de groupe alimente en elle-même les dimensions les plus archaïques des sujets qui la vivent. Les travaux d’Anzieu (1975) sur l’entité groupe dans ses liens avec l’inconscient font ressortir des « fantasmes de casse », opérant en deçà de la castration proprement œdipienne, ainsi que d’angoisse de morcellement, ou encore de retour des angoisses sadiques-orales dans les moments de regroupement.

La spécificité du groupe avec des sujets autistes ou psychotiques réside dans le fait que le groupe se structure selon différents pôles constitués entre autres par la psyché du ou des thérapeutes eux-mêmes et le médium malléable.

En cela, ce type de groupe est d’ordre hétérogène et rentre particulièrement dans la catégorie de « l’archigroupe » conceptualisée par Kaës (1973) et reprise en 1993.
‘« [...] il s’agit de la forme que prend le groupe sur le modèle de la relation bouche-sein, plus généralement selon la perspective établie par P. Castoriadis-Aulagnier (1975) sur le modèle du rapport objet-zone complémentaire. » ’

Ainsi plaisir et déplaisir, forme pleine et lourde, forme plate, forme vide, émiettement deviennent autant de caractéristiques définissant ce type de groupe organisé par l’imago de la mère archaïque.

La notion de groupe archaïque introduit une diversité issue de ce qu’apportent les différents sujets en présence. S. Resnik (1992) caractérise la versatilité des différents registres de la sorte :
‘« Des groupes fondés sur un abîme confusionnel expansif et rétractif, et donc pulsatile, introduisant l’idée de la division dans la groupalité tangible et confuse. » ’

Les processus auxquels nous avons à faire avec ce type de population se déroulent soit dans la coupure, le retrait, soit dans une recherche dyadique, recherche de complémentarité, d’étayage. Ce qui parfois donne l’impression de ne pas être un groupe.

La théorie de Bion au sujet des hypothèses de base nous emmène encore plus loin. Ces dernières sont des retournements passif/actif d’un processus qui se serait initialement déroulé de façon passive.

Le groupe thérapeutique a alors pour but de permettre la figuration et l’élaboration de la réalité du lien primaire à l’objet (dans la réalité psychique de groupe et dans la réalité matérielle de l’utilisation du médiateur).

Il permet un accès à la figurabilité et la symbolisation de vécus archaïques en inscrivant l’expression pulsionnelle dans une forme de langage sensori-moteur.

Dès son premier article sur des cliniques groupales avec des enfants autistes, G. Haag (1987)38 est d’abord frappée par :
‘« [...] l’intensité de l’effet-groupe même avec des enfants si perturbés. (p.74)
[...] Tout se passe sans langage, seulement au travers d’indices (sur les images) et de mise en jeu de manipulations d’équivalents symboliques; c’est tout un apprentissage de la lecture de ces équivalents symboliques primitifs qui est à faire. » (p. 80)’

Elle s’interroge en particulier sur la résonance, dans ces groupes, des premiers contenants et leur rapport avec l’enveloppe du groupe : les enfants autistes semblent faire ressortir la «composante adhésive de la matrice des groupes » (p.82).

Après avoir remarqué en particulier l’importance du premier contenant rythmique, la question qu’elle pose et à laquelle elle apporte quelques éléments de réponse, est la suivante :
‘« […] qu’est-ce qui permettrait ensuite de fabriquer sa propre peau psychique à partir de la peau symbiotique (ou groupale), sans phénomènes d’arrachement lésionnel ? En fait, le fantasme d’un dédoublement de cette peau commune, en corollaire du dédoublement d’un lien, semble émerger de nouveaux matériaux, individuels et groupaux. »
(p. 83-84)’

Ainsi les opérations essentielles qui s’effectuent avec les structures psychotiques et autistiques qu’elle repère sont :
‘« […] les tentatives d’instauration ou de restauration d’un contenant, d’une peau psychique convenable. » ’

Référence est faite à R. Kaës pour souligner avec lui qu’à ces niveaux archaïques :
‘« […] nous sommes particulièrement au travail avec l’image du corps et la nature groupale du premier appareil psychique, ce qui fait de la technique groupale un instrument privilégié pour tenter certaines réparations. Outre ce problème basal de la formation du contenant peau, sur lequel je me suis attardée, nous avons l’occasion de travailler particulièrement les angoisses afférentes au défaut de ce contenant, le jeu des pulsions orales et anales et leurs angoisses spécifiques, ainsi que le va-et-vient contenant/contenu dans les clivages précoces, l’intégration de la bisexualité précoce, la différenciation des sexes, les relations en miroir, à l’image, les premiers niveaux de représentation et l’émergence de la fonction symbolique. » (p. 86) ’

Dans un écrit suivant, G. Haag39 cible plus particulièrement les aspects du transfert, contre-transférentiellement, dit-elle :
‘« […] ne faut-il pas savoir se mettre aussi dans la peau commune, dans le pareil, dans la traduction plus que dans l’interprétation, dans les moments de l’adhésif normal. Peut-être y aurait-il à chercher, techniquement, un art du dosage progressif du pas pareil que nous essayons de faire expérimenter au patient vitalement accroché à la recherche adhésive, mais le plus important semble d’aboutir tout en déblayant les défenses destructrices ou limitantes, à suffisamment de moments élationnels « d’ajustement » où semble finalement au mieux se produire ce phénomène d’enrichissement de substance psychique pouvant se dédoubler, et semblant aussi imprimer quelque chose, sorte de fusion introjectante, aussi bien du pareil que du pas pareil. » (p.82)’

Par ailleurs elle signale que pour les enfants autistes, le meilleur moyen de s’individuer, c’est de passer par la symbiose du groupe :
‘« Je pense que la pensée naît en partie de l’intense rencontre symbiotique… .
[...] A condition que ce ne soit pas une fusion destructrice, une fusion qui se fixe, mais dans « une rythmicité fusion/défusion. » (p. 45). ’

A propos des modalités groupales du dispositif, A. Brun (2000, 2007) montre, tout d’abord, comment :
‘« […] le traitement du médium malléable matérialise les différents états de l’enveloppe psychique groupale, qu’il contribue à instaurer ou à restaurer dans sa fonction contenante.»’

Ensuite, elle propose que :
‘« […] le rapport de chaque enfant à la réalité matérielle du médiateur reflète pour chacun la réalité historique et psychique de son rapport primaire à l’objet, réactualisée et élaborée groupalement dans la réalité psychique de groupe.» (p.94)’

A présent, et avant d’aborder nos hypothèses qui sont tout à fait dans le prolongement de ces travaux sur le groupe et la médiation, il nous faut décrire avec précision le dispositif et présenter ce qui s’y déroule.

Notes
38.

(1987) HAAG G. « Petits groupes analytiques d’enfants autistes et psychotiques avec ou sans troubles organiques » R.P.P.G, 7-8, Erès, p.73-87.
39.

(1988b) HAAG G. « Aspects du transfert concernant l’introjection de l’enveloppe en situation analytique individuelle et groupale : duplication et dédoublement introjection du double feuillet » (communication aux journées de l’APSYG- Bordeaux, 10.10.1987), Gruppo, 4, p.71-86


2.5 Problématique et hypothèses

Le groupe archaïque nous confronte à des « situations extrêmes de la subjectivité », lesquelles se traduisent par une dissolution ou un émiettement de la vie psychique.

Le sujet doit alors développer des « stratégies » pour sa survie psychique.

A partir de nos observations, ces dernières se déclinent tantôt (en apparence, toujours) selon le mode du retrait et du repli sur soi (ce qui permet de préserver quelque ébauche de frontière ou de peau psychique en se réfugiant dans une « forteresse vide »), tantôt sur le registre de la rupture et la discontinuité (selon le mode du morcellement, de la fragmentation).

Comment amener la personne psychotique à co-construire à l’intérieur du dispositif une « charpente interne » (D. Houzel, 1995) pour se défendre à minima de ces angoisses archaïques de type chute, dissolution, morcellement…

Comment appréhender avec un médium, une matière, la résurgence des traces de ces agonies primitives pour les transformer, les mettre en forme et les nommer pour les qualifier d’éprouvés ?


2.5.1 La problématique

Le dispositif est thérapeutique, dans la mesure où il invite les sujets à adresser quelque chose à un autre, qui lui-même pourra le mettre en travail, le transformer psychiquement et l’adresser en retour sur un registre métaphorique et symbolique, par l’entremise du médium malléable. Cette dimension d’adresse nous semble très importante. Là , nous nous situons plus proche certainement de conceptions phénoménologiques, mais c’est dans cette dimension que réside la spécificité du dispositif qui concerne le groupe archaïque. Pour aller plus loin que la phénoménologie, comment la présence des sujets et ses variations peuvent-elles être reprises et mises en travail dans le dispositif ?

Comment les actes symboliques que nous allons repérer vont-ils trouver au sein du dispositif groupal de médiation par la terre une matière pour se déployer (la matière étant prise ici non pas à son sens premier de matière brute mais renvoyant au médium malléable) ? Ces actes que nous aurons l’occasion de répertorier, même s’ils vont se répéter (et c’est au fond ce qui leur permettra de « faire trace », au-delà de l’immuabilité), se référent à un processus de symbolisation, donc aussi au travail psychique de la sublimation.

Revenons donc quelques instants sur cette question de la trace. Les perceptions venant de l’extérieur de l’appareil psychique vont s’imprimer « au dedans », sous forme de traces mnésiques, qui vont se lier aux sensations. En parcourant à nouveau ces dernières, la représentation de l’objet va se construire au fur et à mesure. C’est donc bien ce qui fait répétition dans la toute première relation mère-enfant. La trace s’inscrira alors et l’appareil psychique pourra se représenter ce qui se présente à lui.

Mais il y a des conditions, et avant même ce modèle de construction, il est un temps où l’activité du psychisme reste confondue entre le dedans et le dehors, qui mêle les perceptions et les sensations. P. Aulagnier (1975), fait de ce processus le modèle de toute l’activité psychique, en définissant un type de représentation originaire, le pictogramme. Nous retrouvons cette forme originaire de représentation chez tout sujet mais elle occupe une place prépondérante dans la psychose.

Cette théorie nous éclaire grandement, car elle va nous permettre de mieux comprendre ce qui est réactivé dans le rapport du sujet à la matérialité du médium et qui va se présenter comme un rapport de spécularité.

Pour décrire la psychopathologie des sujets rencontrés dans le groupe archaïque, il est question d’une clinique de « l’apparition-disparition » : comment penser l’appareillage de différents processus les uns aux autres, qui témoignent tour à tour de la constitution de l’enveloppe psychique individuelle et de celle du groupe ?

A partir des travaux théorico-cliniques présentés précédemment au sujet des processus de symbolisation mobilisés dans le travail groupal par les médiations thérapeutiques, nous avons pu constater avec des personnes psychotiques, que tout d’abord le contact avec le médium (la matière terre en ce qui concerne nos travaux), provoque des perceptions sensorielles (ici essentiellement tactiles, mais ayant trait aussi à la sensorialité corporelle dans sa globalité). Ces perceptions suscitées par le médium sont alors reçues « à l’état brut », et dans le passage du dedans au dehors que sollicite la médiation, ces perceptions vont réactiver les tous premiers temps de l’établissement du lien à l’objet primaire et de sa construction (laquelle est propre à tous les êtres humains).

Mais encore plus, dans les états de psychose, ce qui va advenir de ces perceptions et « en ressortir » en quelque sorte, à partir de cette sensorialité réactivée et sous forme projective, va dans un premier temps correspondre à des perceptions sensorielles hallucinées, renvoyant à un temps d’indifférenciation dedans-dehors, soi-objet (c’est l’originaire décrit par P. Aulagnier, avec le mode de représentation qui lui est propre, le pictogramme).

Ces sensations hallucinées viennent trouver un premier lieu de dépôt dans la matière, qui alors en constitue le support. Les liens transférentiels à l’intérieur du dispositif, ainsi que les processus convoqués par l’appareil psychique groupal, vont permettre au médium de constituer peu à peu non seulement comme objet médiateur, mais aussi de revêtir les qualités du médium malléable (incluant alors le cadre du dispositif tout autant que le thérapeute). Alors, seulement après ce long travail de déploiement, d’inscription, d’illustration dans une matière et de leur reprise, vont pouvoir advenir des formes, des traces.

Le mouvement spéculaire propre à l’activité originaire qui est réactivé dans le dispositif à médiation est bien mis en évidence par F. Bayro-Corrochano (2001) dans son travail avec la terre. Il indique que, par la dimension symbolisante de la sensorialité, la forme produite, à travers l’imaginaire et les mots qui lui seront associés, permettra de refléter la spatialité corporelle et psychique du sujet, témoignant d’une spécularisation spatiale. Néanmoins, l’auteur s’adresse à une population qui a déjà la capacité de mettre en forme des contenus figuratifs, et semble parfois laisser entendre que la sensorialité aurait une dimension symbolisante d’elle-même (il néglige alors le travail du médium malléable).

Dans ses travaux sur la médiation picturale avec des enfants psychotiques, A. Brun met en évidence que ce qui apparaît à travers l’utilisation du dispositif groupal se propose sous forme de sensations hallucinées (réactivées par le contact avec la matière), qui viennent se figurer comme des traces sensori-affectivo-motrices. Petit à petit, de la feuille et de l’utilisation de la matière se dégagera un premier « fond pour la représentation », puis pour la mise en forme (organisée), au-delà de la simple figuration.

Les travaux de S. Krauss (2007) mettent en évidence le fait que l’utilisation de la pâte à modeler avec des enfants autistes, permet une réorganisation des enveloppes psychiques, et de l’image du corps. Ces travaux sont de toute pertinence, mais soulignons que l’auteur ne travaille pas avec le groupe (ou alors elle ne rend pas compte d’un travail groupal), et aussi qu’elle néglige certains aspects symboligènes de l’objet médiateur, qu’elle réduit à un « objet médium malléable », s’inspirant de travaux de Milner et de Roussillon. Le médium malléable ne peut se réduire à un objet dont les seules qualités plastiques, avec les correspondances psychiques qui lui sont associées détermineraient la valence thérapeutique (le médium malléable est la matière, le cadre et le thérapeute à la fois, c’est ce qui en rend sa pensée complexe mais aussi ce qui en fait son efficacité). C’est le paradoxe qu’il permet de contenir sans jamais être résolu qui permet son travail.

Au sein de notre cadre-dispositif à médiation par la terre, comment pourrions-nous à notre tour proposer une théorisation des formes produites ?

Certes, il s’agit bien du même processus que celui qui a été décrit précédemment (perception, sensation, traces hallucinées, mise en forme pour une transformation).

Mais les formes (jamais figuratives), dont certaines sont en trois dimensions, nous poussent à théoriser plus loin et à notre manière, la façon dont nous pourrions les qualifier (et nous proposerons plus loin, dans le cadre de nos hypothèses, celle de « formes sensorielles »).

Nous avons désigné les actes symboliques que nous repérerons dans la manière qu’ont les sujets d’appréhender la matière. Ces derniers ont trait au mode de traitement par le sujet de ces perceptions et sensations, à son rapport à l’objet primaire, et aussi, nous l’avancerons en hypothèse, à la constitution de l’appareil psychique groupal ainsi qu’aux enveloppes psychiques individuelles qui se constituent.

La structuration psychique du « dedans-dehors » s’opère par la perception.

Or, les sujets du groupe archaïque ne sont pas toujours en mesure de discriminer si ce qui est perçu provient « du dedans », ou « du dehors ». En ce sens, l’espace singulier du dispositif groupal de médiation par la terre se propose comme une première expérience d’inscription et de « délimitation », dans l’espace, dans le temps, et à travers une « redite », de ces perceptions sensorielles (rappelons que dans l’originaire, ces sensations sont hallucinées donc auto-engendrées par le sujet).

Nous traiterons la question de l’hallucination qui concerne les sujets du groupe sous l’angle du fonctionnement originaire de la psyché.

Les processus auxquels nous avons à faire plongent leurs racines dans les toutes premières expériences psychiques et corporelles. Une partie d’entre elles découle des premières relations à l’objet. Ces relations non encore subjectivées sont objectalisées. L’autre est avant tout une chose hallucinée, matérialisée ou plus psychisée.

Ceci tend à aller dans le sens d’un narcissisme primaire composé de cette double dimension objectale (l’animé), et objective (l’inanimé).

Gimenez (2000) travaille sur l’hallucination psychotique et met en évidence trois modalités d’accès à la réalité. Il emploie les termes d’hallucination de sensation, hallucination formelle et hallucination scénarisée.

Le processus, passant par une représentation fantasmatique pour arriver au sensoriel est nommé déscénarisation et passe par une démétaphorisation. L’évolution se déploie du registre de la sensation à celui d’un ressenti de transformation pour aboutir à celui d’une mise en scène.

Guy Gimenez parle de l’hallucination comme lieu de dépôt et de contenant présymbolique aux pulsions et aux affects. Nous introduirons ici les mécanismes et destins de celle-ci, lorsque, à ce premier lieu de dépôt, s’y ajoute celui de la matière terre, du dispositif, du cadre et des personnes qui modèlent et circonscrivent les éléments hallucinatoires réactivés dans des formes sensorielles.

Le dispositif permettrait dans un tout premier temps de localiser si ce qui est perçu l’est à l’intérieur ou à l’extérieur.

Le modelage convoque la sensori-motricité et permet des mises en forme de la matière, lesquelles se répèteront au sein du cadre-dispositif. Cet effet de répétition permettra la mise en forme d’éprouvés corporels archaïques réactualisés par le médium malléable, témoignant aussi des failles dans la constitution de l’enveloppe psychique.

Ces formes d’une part, leur enchaînement et leur évolution au fil des séances d’autre part rendraient aussi compte des modalités de la construction et de l’évolution de l’image du corps chez les sujets déficitaires présentant des troubles autistiques et psychotiques.

Nous avons aussi constaté, à travers l’enchaînement temporel de ces formes sensorielles, que si non seulement elles possèdent des caractéristiques propres à chaque sujet qui les modèle, elles pourraient aussi, à partir de leur apparition au sein du groupe qui les « incube » et les porte en quelques sortes, s’appareiller et se penser dans des liens de contiguïté ou de continuité. Chacune des formes sensorielles produites, s’offre tantôt comme étayage ou point d’appui à d’autres, peut aussi s’interposer et s’opposer à d’autres ou encore les compléter au sein du groupe (cf. Les liens d’isomorphie et d’homomorphie décrits par Kaës dans les groupes).

Ces formes « dialogueraient » entre elles (avançant cela, nous nous situons déjà dans une perspective de reconstruction, car dans le « groupe archaïque », ces éléments ne jaillissent pas comme tel, il faut les organiser en pensée pour penser cette cohérence). Néanmoins, à partir de cette métaphore du dialogue sensoriel avec les formes, cette dernière construction nous permettrait, après l’avoir repéré, de mettre en évidence les chaînes associatives groupales, reflétant aussi à travers leur évolution les différents temps et modalités de constitution de l’enveloppe du groupe, de la groupalité à l’œuvre chez chaque sujet, de la dynamique groupale.

A ce stade, il nous faut formaliser ce questionnement de manière plus concise et plus précise à travers la formulation de nos hypothèses.


2.5.2 Les hypothèses

2.5.2.1 Hypothèses au sujet du groupe et de l’intersubjectivité primaire dans le groupe

Marion Milner nous rappelle que créer, c’est déconstruire les formes qu’on a apprises (pour pouvoir les faire nôtres).

Il s’agirait, dans le cadre du groupe archaïque, de faire d’abord l’expérience d’être un « non-groupe » dans un environnement groupal.

Le dispositif se propose comme un éveil à la sensorialité.

Dans le sens du « être ensemble », il s’agit tout d’abord d’observer, de s’imprégner de l’ambiance, repérant dans un premier temps ce qui se constitue de l’ordre d’une rythmicité première, ainsi que de ce qui se dégage sur un plan sensoriel en deçà du toucher (éructations et flatulences de Louise, endormissements de Samuel…).

Le niveau de fonctionnement du groupe est alors individué et pas encore groupal.

La fonction contenante du groupe n’est pas donnée d’emblée et il va falloir traverser plusieurs étapes pour que se constitue l’enveloppe psychique groupale et qu’apparaisse une réalité psychique du groupe.

Quelles sont les particularités du dispositif qui nous permettraient d’affirmer qu’il est question d’un travail non pas seulement « en groupe », mais bien « de groupe », dont nous pourrions dégager des spécificités, des mécanismes psychiques propres à ceux qui régissent les groupes thérapeutiques ainsi qu’une dynamique qui témoignerait du statut de l’intersubjectivité et des fantasmes qui y circulent, s’y transforment et structurent le groupe ?

La question est d’autant plus complexe à aborder qu’il s’agit ici d’une intersubjectivité primaire, et de processus sensoriels.

Au fil du temps, après avoir entrevu les problématiques individuelles et ce que nous pourrons en élaborer (chacun a sa manière propre de dégager du traitement de la matière terre sa propre façon de modeler, avec une forme qui lui correspond de façon singulière), nous est venue l’idée que peut-être les formes produites, les différents états de la matière dont elles faisaient preuve, pouvaient aussi rendre compte de l’état de la constitution de l’enveloppe psychique groupale.

Anne Brun (2007) souligne que dans le cadre spécifique d’un groupe à médiation, l’objet médiateur focalisera les caractéristiques de l’enveloppe psychique groupale, qu’il permettra en quelque sorte de figurer, contribuant du même coup à (re)constituer et réparer la peau groupale (p. 99). Pour aller plus loin, l’auteur propose, à partir des travaux de D. Anzieu et de G. Haag, de répertorier différentes figures du médium malléable comme représentant de l’enveloppe psychique groupale, en fonction des trois états de l’enveloppe : l’indifférenciation du double feuillet, le dédoublement des feuillets, puis leur emboîtement.

Le mode de traitement de la matière terre et les formes des modelages rendraient-ils compte de l’intersubjectivité primaire dans le groupe archaïque ?

A partir de l’état de la matière, selon qu’elle est informe, pâteuse, molle, ou sèche, ainsi que des formes modelées (refus de toucher la matière, forme morcelée, agglomérée ou plate), nous pourrions appréhender à quel niveau de construction se situe l’enveloppe psychique du groupe.

Nous aurons l’occasion d’y revenir, mais ne perdons pas de vue que si nous présentons les différents temps de constitution du groupe selon une continuité en apparence chronologique et linéaire, c’est ainsi que nous l’avions pensé au début (et donc mis en forme, construit et reconstruit), sur le terrain il n’en n’est rien. Il est nécessaire d’essayer autant que possible d’appréhender et de penser toujours tantôt sur un mode diachronique, mais aussi synchronique, voire d’essayer d’avoir toujours les deux en tête. Les processus s’emboîtent, se lient, se superposent ou s’opposent et parfois s’excluent.

Dans le groupe archaïque, les processus psychiques s’appareillent entre eux selon un lien de contiguïté, bien plus que de continuité, et alors la mise en pensée de ces derniers selon un mode linéaire et chronologique (témoin de la reconstruction et de la mise en forme de ces processus), risquerait de faire l’impasse sur le temps immédiat auquel ils apparaissent simultanément. Nous nous situons dans une perspective plus processuelle que temporelle.

Considérer les formes qui se modèlent hic et nunc, c’est-à-dire en dehors de cette continuité temporelle, laquelle n’est pas l’apanage des sujets du dispositif, nous permettrait de penser les chaînes associatives groupales à travers ce que nous métaphorisons déjà comme un « dialogue des formes. »

Cela rend parfois la pensée de ces processus complexe, mais lui donne aussi une dimension autrement plus enrichissante (la psychose renvoie au groupe, lequel renvoie lui-même à l’image du corps, tout cela résonnant à travers notre propre groupalité psychique...).

Reprenant les travaux de F. Perez (2001) concernant les traces graphiques dans un groupe archaïque (médiation picturale), il nous est donc apparu que les formes produites sont outre structurées par le groupe, mais aussi comme un groupe. Leur enchaînement temporel (tel que nous l’avons reconstruit), vient figurer la dynamique groupale elle-même en quête de formes pour s’incarner et se signifier dans le groupe archaïque.

Si nous acceptons le postulat selon lequel les formes produites sont structurées par le groupe et comme un groupe, alors nous pouvons émettre une première hypothèse :

Les modelages produits par les sujets du groupe, formes du médium malléable , constitueraient des résidus métonymiques de l’état de constitution de l’enveloppe psychique groupale . Nous pourrions désigner comme suit ces résidus métonymiques : le groupe éthéré , le groupe pâteux , le groupe en miettes , et enfin le groupe conglomérat .

C’est à partir du lien spéculaire, propre à l’activité originaire de la psyché (P. Aulagnier, 1975), entre le traitement de la matière et de son état, que nous pourrions désigner les formes de ces résidus métonymiques qui apparaissent au sein du groupe et structurent celui-ci en retour comme énoncé précédemment.

Le groupe éthéré correspondrait à un état de non constitution de l’enveloppe psychique groupale (indifférenciation du double feuillet) et serait à rattacher aux processus défensifs propres à l’autisme, se rapportant à un vécu uni ou bidimensionnel.

Le groupe pâteux concernerait un temps d’indifférenciation (l’action de mélange permettant de lier entre eux différents éléments hétérogènes, mais aussi de leur dilution en vue de l’obtention d’une pâte homogène). La matière est molle et informe. Néanmoins, les parois rigides du bol permettent une première démarcation (fonction de pare-excitation du feuillet externe de l’enveloppe). Mais cette dernière fonction serait une première délimitation à la manière d’une carapace rigide. Nous serions encore « coincés » dans la bidimensionnalité. L’accrochage sensoriel et exclusif au médium sur le mode de l’adhésivité serait propre à cette phase.

Le groupe en miettes désignerait le morcellement, témoignant d’une phase presque symbiotique où l’enveloppe psychique groupale commencerait à se constituer en se dédoublant (enveloppe d’excitation mais pas encore d’inscription), bien que sujette à de violentes attaques. Le groupe commence à exercer sa fonction contenante, même si cette dernière est mise à mal. Il est à cette étape question de bi-et tridimensionnalité, avec l’identification projective. Ces mécanismes appartiennent plus à la psychose symbiotique qu’à l’autisme à proprement parler, même si certaines manipulations de la matière (celle d’Ernesto) ont encore trait à des processus témoignant d’une position autistique.

Le groupe conglomérat correspondrait, quant à lui, à une phase proprement symbiotique, avec la possibilité d’établir une différence entre le vide et le plein, étape précurseur de l’emboîtement des deux feuillets. L’enveloppe psychique groupale permettrait alors l’établissement et l’introjection de la fonction contenante du groupe, les chaînes associatives qui s’y déploient témoigneraient alors aussi de la constitution de l’appareil psychique groupal.

Cette « mise en forme » de l’enveloppe psychique groupale à travers ses différents états de constitution témoignerait alors de la réalité psychique groupale qui s’instaure, « prend forme » et se développe.

Quelles seraient les modalités de déroulement des chaînes associatives au sein de cette réalité psychique groupale, dont rendraient compte aussi les phénomènes transférentiels et contre- transférentiel à l’œuvre dans le groupe ?

Au sein du groupe archaïque, les formes produites apparaissent et se transforment selon un mode à la fois linéaire dans le temps (continuité), mais aussi sur le mode de la simultanéité (contiguïté, propre aux processus psychiques de l’archaïque). Les formes produites vont pouvoir s’appareiller les unes aux autres, se superposer, se compléter, s’exclure selon ces deux modalités temporelles. Nous avions proposé précédemment la métaphore d’un « dialogue avec les formes. »

Nous pouvons alors formuler une seconde hypothèse :

L’appareillage de ces formes les unes aux autres, selon les modes continu et contigu, rendrait compte des chaînes associatives groupales.

L’idée d’une analogie, en quelque sorte, entre le processus thérapeutique groupal et le processus d’évolution favorable individuel, nous avait au début complètement échappé (les résistances que nous opposions alors à penser la question du groupe nous en empêchaient). Cet élément nous apparaît néanmoins aujourd’hui incontournable, et justifie le choix, après bien des pérégrinations, de présenter dans la suite de ce travail tout ce qui traite du groupe comme toujours antéposé à l’abord individuel.

Le travail avec des personnes qui nous emmènent directement au cœur des processus psychiques qui relèvent de l’archaïque nous situe forcément dans une perspective groupale, tant le sujet psychotique semble « faire groupe à lui tout seul », par sa façon d’être au monde. Le cas d’Elsa, que nous aborderons plus loin, l’illustrera parfaitement, lorsqu’écrasant (« écrabouille » selon ses termes) la boule de terre qu’a confectionnée à son égard le thérapeute et dont elle se saisit, elle lui dit : « C’est ta tête et la mienne qui explosent ! »)

G. Gimenez (2003), souligne bien que la groupalité psychique des patients schizophrènes se scénarise dans l’espace de la thérapie. Il aborde d’ailleurs le cas d’une patiente (celui de Aicha)40 en le traitant comme s’il s’agissait d’un groupe (la patiente, dans son délire, se prenant alors et le prenant lui-même pour des personnages multiples).

Si nous ne comprenons pas encore tout à fait les raisons de notre résistance à penser le groupe, il est un fait indéniable que nous mesurons à présent la richesse incontournable des apports de R. Kaës et D. Anzieu, ainsi que de tous ceux qui ont travaillé dans leur continuité. Nous comprenons mieux l’assertion qui nous est maintenant chère de R. Kaës, qui disait en 1976 que : « Nous venons au monde par le corps et par le groupe, et le monde est groupe et corps. »

Notes
40.

GIMENEZ G. (2003), L’objet de relation dans la thérapie individuelle et groupale de patients schizophrènes, Revue de Psychothérapie Psychanalytique de Groupe, 2003/2, n°41, p. 41-62.


2.5.2.2 Les hypothèses individuelles

Si certains des sujets ne touchaient pas la terre, d’autres semblaient l’utiliser comme si elle était le prolongement de leur propre corps dont ils semblaient ne pas éprouver les limites (en lien avec une défaillance des enveloppes psychiques). Matière objectale et objective se confondaient alors.

Ce que nous repérions dans le mode de traitement du médium par les sujets et par l’intermédiaire des formes produites, nous a indiqué une possible première mise en forme d’éprouvés relevant d’un temps très précoce du développement et dont les traces s’exprimaient essentiellement à travers le corps, à partir de la sensorialité réactivée par le médium.

Ces éprouvés n’ont pas pu être symbolisés psychiquement. Ces vécus sont réactivés lorsque nous les voyons apparaître et se traduire par des angoisses archaïques (du type angoisse de chute, angoisse de dévoration, angoisse de morcellement).

A. Brun (2007), soutient que dans le cadre de groupes à médiation picturale avec des enfants psychotiques :
‘« L’activité picturale permet de réactualiser, sous forme de sensations hallucinées en appui sur l’expérience sensorielle de l’enfant au sein de l’atelier, des vécus archaïques agonistiques, préalables à la constitution du sujet. »’

L’auteur met en évidence que lorsqu’on se trouve confronté à des problématiques autistiques ou psychotiques dans le cadre du dispositif à médiation, l’accès à la figuration s’effectue à partir de la sensori-motricité, des qualités sensorielles du médium malléable et enfin de l’implication corporelle des thérapeutes en lien avec les sujets du groupe.

Elle souligne aussi que la dimension de l’archaïque, mise en œuvre au sein du cadre-dispositif de médiation, s’articule autour de la constitution d’un fond pour la représentation, notamment en activant les processus de passage du registre perceptif au registre représentatif.

A la suite de l’auteur et au sujet de ce qu’elle désigne comme « la constitution d’un fond pour la représentation » (lequel serait propre à la médiation picturale et au support proposé par la feuille en tant que partie intégrante du médium et renvoie à la constitution d’un premier fond psychique), nous souhaiterions parler de « mise en forme. »

Concernant la mise en forme de la matière terre, nous avons pu relever, au sein du dispositif groupal de médiation par la terre, que le mode de traitement du médium (à travers l’utilisation des différents états de la matière terre, selon qu’elle est pâteuse, molle, dure et que des instruments sont utilisés ou non pour la travailler), ainsi que des formes produites (pâteux de la barbotine dans le bol, miettes agglutinées, colombins, conglomérats ou plaques), rendraient compte d’une symbolisation originaire (B. Chouvier, 1997). Ces processus psychiques propres à la symbolisation originaire constituent les précurseurs des processus de symbolisation primaire.

A notre tour, il nous faudrait spécifier et désigner, à partir de ces processus de la symbolisation originaire, ceux auxquels nous avons à faire dans le cadre de notre dispositif groupal à médiation par la terre. Par l’entremise du travail du médium malléable par chacun des patients, des formes matérielles inscrites dans la matière et propres à chacun sont modelées.

Anne Brun propose de désigner les traces repérées dans le groupe à médiation picturale avec des enfants psychotiques comme des traces sensori-motrices.

Il est un fait indéniable que le médium que nous utilisons spécifiquement, sauf lorsqu’il n’est pas touché (et alors cela signe un retrait autistique marqué), ce médium implique très vite la tridimensionnalité. Nous y reviendrons dans la partie de reprise de nos hypothèses, mais cela nous apparaît comme spécifique au modelage. La mise en forme de la matière peut certes être une mise à plat (qui résonne alors soit avec la constitution d’une seconde peau à valeur de carapace autistique, soit avec un fantasme de peau-commune propre à la phase symbiotique), mais la plupart du temps, dans le groupe archaïque, la forme, bien que souvent très compacte et étouffante (comme peuvent l’être de multiples couches de peinture qui s’accumuleraient), est déjà déployée dans l’espace comme précurseur de cette tridimensionnalité (même si elle est le produit du morcellement vécu sur le plan interne).

Ainsi, afin de qualifier plus spécifiquement et désigner ce que nous repérons à travers les modelages comme étant plus que de simples formes (puisqu’elles portent les traces d’une réactualisation d’éprouvés ayant trait à l’originaire et l’archaïque), proposer l’hypothèse suivante :

Nous pourrions désigner les formes modelées au sein du dispositif groupal de médiation par la terre, aussi formes du médium malléable , comme des formes sensorielles .

L’archaïque dans l’appareil psychique peut se définir comme l’enregistrement de traces mnésiques perceptives. Ces traces sont réactivées à travers le contact avec le médium.

Le mode de traitement du médium, spécifique à chaque sujet, correspondrait à la mise en forme de ces éléments archaïques, première forme de représentation de ce qui se présente d’abord à un niveau sensoriel et moteur dans le retour des agonies primitives.

La rencontre avec la matérialité du cadre et l’expérimentation de différents matériaux (essentiellement différents états de la matière), mobiliseront des angoisses archaïques (de l’ordre des agonies primitives), qui trouveront dans la matière un premier lieu d’inscription et de dépôt, mais aussi et surtout de transformation.

L’activitéde modelage réactiverait une relation spéculaire entre le corps du sujet ou des parties de son corps et la matière terre. Ce lien spéculaire est propre à l’activité originaire de la psyché (P. Aulagnier, 1975).

Nous constaterons que chaque forme modelée est propre au sujet qui manipule la matière, selon un mode qui lui appartient (dilution, émiettement, colmatage, assemblage, mise à plat, etc.).

Chacun des modes d’appréhension et de traitement du médium témoignerait d’une angoisse très archaïque et particulière (du type dilution, angoisse de chute, ou encore angoisse de morcellement, etc.).

Ceci nous permet d’avancer une seconde hypothèse :

Les formes sensorielles produites rendraient compte d’un premier lieu d’inscription, de dépôt et de transformation des angoisses archaïques.

Ainsi, à propos du cas de Maria par exemple, l’extrême vigilance qu’elle manifeste laisse supposer que les objets « externes » sont en fait le reflet des objets « internes » non contrôlables, des parties d’elle-même qui échappent à sa tentative de contrôle omnipotent.

La « mise en pièces » de la matière à laquelle opère Maria serait donc une première tentative de figuration à l’extérieur et à partir de la sensorialité, d’une angoisse de morcellement.

Le mode d’appréhension de la matière ainsi que le traitement du médium et sa reprise au sein du cadre-dispositif de l’atelier terre mettraient donc en scène, tout en permettant de le rejouer, le dégagement de l’objet primaire.

Chaque sujet aux prises avec la matière manifestera à travers le mode d’utilisation qui lui est propre des actes symboliques (Chouvier, 1987) : diluer la terre, fragmenter ou morceler la masse initiale de terre allouée, séparer puis rassembler plusieurs morceaux, mettre à plat, caresser la plaque ou la trouer, etc.

Nous pourrons observer et répertorier ces actes symboliques à l’intérieur du dispositif groupal mis en place (nous en compterons 20).

Ces actes symboliques renverraient non seulement à la problématique du sujet, aux processus de dégagement de l’objet primaire, mais aussi aux processus de symbolisation eux-mêmes.

Ainsi notre troisième hypothèse est la suivante :

L’apparition et le déroulement des actes symboliques , mis en correspondance avec chacune des formes sensorielles observées et recensées, se proposeraient comme des scènes de représentations symbolisantes.

Pour la description des actes symboliques, nous nous sommes très fortement inspirée de plusieurs travaux.

Tout d’abord ceux de Sophie Krauss (2007) en particulier, qui propose une « grille modelage », élaborée à partir d’un dispositif thérapeutique qui utilise le modelage de la pâte à modeler proposé à des enfants autistes. S. Krauss répertorie différentes actions dans l’utilisation de la matière pâte à modeler (au nombre de 60, ce qui rend compte d’un travail d’observation très rigoureux). Elle met en correspondance ces actions (que pour notre part nous qualifierons d’actes symboliques), avec les étapes de l’évolution de l’autisme infantile traité telles qu’elles sont décrites par G. Haag et ses collaboratrices (1995). Ces travaux, pour riches et novateurs qu’ils soient présentent néanmoins à notre sens un point critique essentiel : ils négligent totalement l’aspect groupal d’un tel dispositif et les possibilités que la pratique en groupe (et non de groupe) pourraient offrir. Cet élément qui n’est pas pris en compte donne à sa grille, pour riche que soit cette dernière et qu’elle désigne « grille modelage », une modélisation à laquelle manquerait la tridimensionnalité, bien que l’auteur y fasse référence. Comme nous avons pu l’expérimenter d’abord et avant tout à partir de nos propres résistances, c’est bien le groupe qui donne une résonance, une forme et une profondeur aux processus qui se déploient et que le groupe structure en retour. En ce sens, si les travaux de Sophie Krauss nous ont largement influencée, il est dommageable que l’auteur n’ait pas tenté d’établir des liens plus complexes et « interactifs » au sein de sa grille modelage à double entrée, qui aurait conféré à cette dernière une portée symbolisante allant plus loin que la liste des actes en lien avec les processus. S. Krauss formalise dans sa grille les actes qu’elle a répertoriés de manière littérale (et aussi trop linéaire), en les associant chacun à une étape du développement de l’autisme infantile traité selon la grille de G. Haag et coll.

Sur un plan théorique, nous établirons des correspondances entre les actes symboliqueset les étapes de l’autisme infantile traité telles que G. Haaget ses collaboratrices (1995) l’ont formalisé (grille de repérage de l’évolution des enfants autistes). Ces étapes décrites sont : état autistique réussi, constitution de la première peau, étape de symbiose avec clivage vertical de l’image du corps, étape de symbiose avec clivage horizontal de l’image du corps, et enfin étape d’individuation.

Nous justifions le choix de nous baser sur la grille de G. Haag, élaborée pour apprécier l’évolution des enfants autistes par le fait que, quelle que soit la pathologie des sujets du groupe, sont mobilisées des procédures extrêmement archaïques et primitives, analogues aux procédés autistiques et psychotiques, procédés que le cadre a vocation à faire évoluer. Cette grille donne des repères extrêmement précis pour qualifier cette évolution.

Nous établirons aussi des correspondances entre les actes symboliques et la constitution de l’enveloppe psychique.

Pour cela, nous nous inspirerons aussi de la grille formalisée par A. Brun (2007) au sujet de la médiation picturale avec des enfants psychotiques (médiation picturale dans la psychose infantile et qualités plastiques de l’enveloppe psychique)41.

Les actes symboliques repérés (au nombre de 20) seront donc répertoriés, décrits et analysés, attribuant à chacun un niveau de constitution de l’enveloppe psychique, ainsi que de l’étape dont il rend compte dans l’évolution des processus autistiques et psychotiques, et la forme sensorielle qui y est associée. Ceci donnera lieu à la formalisation de notre propre grille de repérage, au sein de laquelle chaque acte symbolique trouvera des correspondances.

Néanmoins, et nous y reviendrons, précisons dès à présent qu’il ne s’agit pas, à travers la description des actes symboliques, d’une présentation chronologique dans un sens développemental. Les processus qui se déploient, s’ils renvoient à une étape très archaïque du développement, apparaissent aussi « in situ » dans la situation présente qui les réactive, mais aussi à partir des particularités de cette situation présente et de celui qui les reçoit. Ainsi ne s’agit-il pas d’un mode de construction linéaire, chaque sujet faisant des va-et-vient entre les différents actes symboliques.

Si nous souhaitions au début pour une meilleure lisibilité présenter les cas cliniques ainsi que les actes symboliques répertoriés en les organisant dans une continuité, nous permettant de partir des processus relevés comme « les plus archaïques » pour cheminer vers ceux « plus élaborés », nous constaterons vite que cette notion de continuum ne tient pas (et finalement c’est heureux, car on ne saurait mettre les personnes « dans des cases »). Il est toujours question d’emboîtement et d’allers-retours dans ces processus, les uns n’excluant ni n’incluant pas toujours les autres.

En effet, les actes symboliques repérés s’entrecroisent beaucoup plus qu’ils ne se succèdent temporellement. Une position trop systématique ignorerait une donnée fondamentale : celle du milieu dans lequel surgissent les formes que nous risquons de relier trop rapidement à des modes de fonctionnements psychiques structurés et découlant de fixations archaïques. La dimension historique du sujet ainsi que ce qui la cerne dans son développement ontologique, risquerait alors d’être évincée au profit d’un type de fonctionnement psychopathologique à déceler. De ce fait, la dimension transféro contre-transférentielle, impliquant une rencontre entre au moins deux personnes risquerait de se régler trop vite par un diagnostic.

Il nous faut ainsi prendre en compte l’aspect diachronique (quelque chose se réactualise qui a eu lieu à une époque de narcissisme primaire), mais a aussi un aspect synchronique : la fonction donnée à la forme d’être indicatrice du rapport de la personne à l’objet primaire, à son environnement, au groupe, ainsi que de la dynamique pulsionnelle hic et nunc de celui qui la crée.

Notes
41.

BRUN A. (2007), Médiations thérapeutiques et psychose infantile, Paris, Dunod, 283 p., p.222-223


2.5.2.3 Hypothèse sur le médium

Dans le cadre du dispositif groupal à médiation par la terre, la prédominance du pôle sensoriel sur le pôle représentatif s’inscrit dans une dynamique transférentielle, qui lui donne sens, dans la double dimension de ce terme : sens à la fois entendu comme direction, dimension d’adresse, mais aussi de signification.

La particularité du dispositif avec le groupe archaïque, comme nous l’avons souligné, est l’implication sensorielle et corporelle des thérapeutes. Le transfert se déploie à partir du médium malléable et le thérapeute interprète en langage sensoriel, parfois lui aussi par le modelage qu’il adresse à un sujet, sur le mode du squiggle définit par Winnicott.

Quelles seraient alors les modalités spécifiques de cette interprétation non verbale ?

Le médiateur constitue donc aussi le support des liens transféro-contre-transférentiels (Brun, 2007).

En ce sens, nous pouvons formuler l’hypothèse suivante :

La spécificité du dispositif groupal de médiation par la terre permettrait au thérapeute de proposer aux sujets une interprétation modelante , qui serait la reprise dans le contre-transfert des formes sensorielles.

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