III. Modelage et première mise en forme de la prima materia de la recherche
III. Modelage et première mise en forme de la prima materia de la recherche : le récit du groupe a travers les vignettes cliniques

Nous avons souhaité orienter cette étude autour des éléments du présent, et à partir de l’observation afin de nous inscrire dans une dynamique correspondant à une construction plus qu’à une reconstruction. Par conséquent, au risque de frustrer le lecteur, les éléments biographiques concernant les personnes seront brefs et nous ne ferons pas d’hypothèses théorico-cliniques sur l’étiologie des troubles. Il s’agit là d’un choix méthodologique.

Nous proposons de ne pas retracer dans l’intégralité le déroulement des séances pour chaque participant afin d’en rendre la lecture plus aisée. Nous retracerons ainsi chronologiquement les étapes qui nous sont apparues importantes pour chacun.

Il sera question à chaque cas du rapport de la personne à la matière et du mode qui lui est propre quant à sa manipulation, de son attitude face au groupe et dans le groupe ainsi qu’avec les thérapeutes, et de la description des formes produites.

Notre choix de présentation fait que les séquences groupales et tous les éléments ayant trait au groupe sont dispersés à travers le récit des cas. Si les vignettes proposent une présentation individuelle, « il y a du groupe » partout et à tout moment, ainsi ne souhaitions-nous pas traiter les aspects du groupe à part. Nous verrons comment ce dernier prend forme au fur et mesure que la matière, elle aussi, prend forme.


3.1 Louise et l’élection du pâteux comme lieu d’émergence de l’expression sensorielle

Louise manifeste son opposition et son absence apparente de désir de relation par une attitude apathique et ralentie.

Elle est grosse, traîne en regardant ses pieds lorsqu’elle se déplace et peut s’endormir rapidement une fois assise si on ne la sollicite pas. Elle a accès au langage qu’elle comprend tout à fait lorsqu’on lui parle, mais elle ne s’exprime que très rarement par les mots, ou à voix tellement basse qu’on ne l’entend pas, et ce depuis longtemps. Elle cache souvent ses mains sous son pull (qu’elle détricotait compulsivement par le passé lorsqu’un fil en dépassait) ou rentre ses mains à l’intérieur des manches de celui-ci, et semble se fermer au contact de l’autre en se recroquevillant sur elle-même.

Elle touchera la terre de ses mains une seule fois à la première séance, en étalant son doigt sur un morceau de terre qui laisse ainsi une trace étirée, une empreinte qui dégouline et me fait penser à la trace que laissent derrière eux les escargots en se déplaçant. Elle exprime alors une mine de dégoût.

Les séances suivantes seront marquées par son refus de toute participation, sur le mode passif de l’inertie (tête baissée et mains sous le tablier). En revanche elle éructe, soulève une fesse de sa chaise et fait un vent (et alors relève la tête), ou bien s’endort.

Elle semble néanmoins attentive et réceptive à ce qui se passe dans le groupe, prenant soin d’observer sans être vue.

Elle émet aussi avec sa bouche des bruits stéréotypés qui ressemblent à des croassements de grenouille. En lien avec ces stéréotypies, elle acceptera que je modèle pour elle une grenouille en terre. Mais cela n’aura pas d’autre effet que de la faire sourire, et elle repoussera de la main la grenouille, pour ensuite l’ignorer lors de la séance suivante. Me vient alors l’idée que cette grenouille, bien que permettant une première formalisation des éléments psychiques ayant trait à notre relation et invitant Louise à jouer à partir de ses stéréotypies, est une représentation très « formelle ». Cette forme figurative est peut-être déjà « trop construite » et ne laisse pas à Louise l’espace nécessaire pour se manifester.

A partir de cette intuition, je rapprocherais du champ visuel et de préhension de Louise (mais sans la lui adresser directement), en plus du morceau de terre qu’elle essaie d’éviter, un bol contenant de la barbotine ainsi que des instruments. Observant cela, et après un temps « de rien », Louise se saisira alors du bol de barbotine, le positionnera sur la planchette devant elle et la remuera à l’aide d’un ébauchoir. Les petits grains de chamotte (petits grains de terre cuite qui ne se diluent donc pas) au fond du bol et contre les parois provoquent un bruit qui rappelle ceux qu’elle fait avec la bouche, devenant rythmique au fil du geste.

Il faudra beaucoup de temps pour qu’elle se saisisse elle-même de cette matière (ne pas attendre qu’on la lui donne) lors des séances suivantes. La barbotine deviendra « sa forme substance », et nous conserverons entre chaque séance la « forme-informe » laissée par le mouvement de l’ébauchoir dirigé par la main de Louise dans cette boue. La forme-magma, pâteuse à l’intérieur du bol sera conservée entre deux séances sur les étagères. Louise retrouvera la forme dure et séchée à l’intérieur du bol, pour la diluer et la rendre de nouveau boueuse à travers son action de « touillage » à chaque séance.

Notons qu’il y a sur la table d’autres bols emplis de barbotine, mais ceux-ci n’intéressent pas Louise qui semble préférer celui qui contient son empreinte.

Il arrivera parfois qu’une des thérapeutes modèle pour elle un objet. Laure presse un morceau de terre avec lequel elle joue, Louise ne la lâche pas du regard. Laure lui demande alors : « Si c’était un bouquet de fleurs, tu le prendrais ? », Louise fait « oui » avec sa tête. Laure confectionne donc le bouquet qu’elle tend à Louise, laquelle accepte de le prendre dans ses mains et sourit. Néanmoins, comme pour la grenouille, une fois que le bouquet aura séché sur les étagères, Louise s’en désintéressera, préférant revenir au mélange de la barbotine.

Au début ce sont les thérapeutes qui approchent d’elle le bol de barbotine, mais cela pourra aussi être Paul, dans un moment d’imitation.

Pour avoir travaillé la matière terre sous forme de barbotine(pour la préparer lors de temps de groupe dans ma pratique professionnelle comme aussi pour moi-même), j’ai constaté trois temps.

Le premier correspond à l’ajout d’eau lorsque la matière a séchée. J’avais pensé à la conserver dans un récipient à l’abri de l’air pour qu’elle ne sèche pas, mais le manque d’air entraîne une modification de la matière qui dégage alors une odeur singulièrement dérangeante. De plus, le « remouillage » par ajout d’eau à la matière qui a séché semble optimiser ses qualités pour coller et faire tenir ensemble différentes pièces. Bref, ce qu’il importe surtout de signaler à cette étape est que l’ajout d’eau à la matière sèche produit des bruits très caractéristiques, la terre qui absorbe l’eau rejette les bulles d’air présentes dans la matière. Cet aspect « effervescent » (comparable à ce qui se produit lorsque l’on plonge un cachet d’aspirine dans un verre d’eau) est intriguant et signe que la matière se transforme, qu’elle est vivante.

Ensuite il faut mélanger les morceaux disparates et qui se séparent sous l’effet de l’eau, ils sont encore entiers bien que se morcelant, impliquant le tonus musculaire de celui qui se livre à cette activité motrice répétée.

Et puis alors, le geste qui disperse et mélange les morceaux qui vont se diluer, permettra la transformation de la matière, et l’obtention d’une pâte molle et de consistance boueuse. La matière-magma (qui évoque la lave des volcans en éruption), menaçant de « dégueuler » si elle n’était contenue dans le bol peut alors réactiver des angoisses de dilution du corps, de réjection, voire de se faire engloutir en retour et se trouver confondu avec cette matière molle.

Nous pourrons élaborer dans la partie suivante les caractéristiques de cette angoisse propre à cet état de la matière à partir du cas de Louise.

Elle ne fera en effet rien d’autre que touiller cette matière dans le bol, observant du coin de l’œil ce qui se déroule autour d’elle.

Elle semble apprécier le moment du partage de la boisson chaude, temps pour « être ensemble » et sans rien faire. Elle boit son thé tellement lentement, que parfois on dirait qu’elle tente de reculer le moment de la séparation.

Cette action de mélange de la barbotine constituerait le signe d’une régression certaine : Louise touille sa barbotine dans le bol comme un enfant serait tenté de jouer avec ses excréments dans le pot. Mais notons que Louise est la seule à ne jamais se salir les mains puisqu’elle utilise toujours l’ébauchoir pour mélanger sa substance, n’entrant ainsi jamais en contact direct avec la matière. Louise serait phobique de ce contact direct de la main avec la matière.

Au delà des angoisses d’engloutissement, cet acte symbolique (mélanger) constituera donc aussi la représentation métonymique d’un premier état de constitution de la groupalité, il y aurait là une pulsionnalité qui commence à se lier.

La barbotine utilisée par Louise
La barbotine utilisée par Louise

Au delà des angoisses d’engloutissement, cet acte symbolique (mélanger) constituera donc aussi la représentation métonymique d’un premier état de constitution de la groupalité, il y aurait là une pulsionnalité qui commence à se lier.


3.2 Samuel ou « le long sommeil »

Samuel est un cas « étonnant », tant ce qu’il donne à voir en apparence rend peu compte de sa capacité à être en relation, laquelle témoigne d’un degré de structuration psychique qu’on ne lui devinerait pas spontanément. Il semblerait bien que Samuel se soit réfugié dans une « forteresse vide », se laissant de moins en moins toucher par ce et ceux qui le sollicitent.

Il arrive à Samuel non pas de tomber brutalement, mais de se laisser doucement glisser au sol (mais comme s’il était tombé), et de ne plus pouvoir ni vouloir bouger ou se relever. Il est alors très difficile pour les éducateurs de « le remettre debout », tant la force d’inertie corporelle qu’il oppose en rend l’entreprise difficile.

Samuel peut aussi laisser choir, lâcher les objets qu’il tient entre ses mains. Le croisant par hasard au détour d’un couloir de l’institution et alors qu’il revient avec son groupe d’un magasin où sont achetées certaines denrées nécessaires à l’activité cuisine, Samuel lâche les deux sacs qu’il tenait dans chacune de ses mains, marque une courte pause, et poursuit son chemin sans faire cas de ma présence.

Samuel se caractérise par son apparente nonchalance, il semble vivre dans « le monde du silence », ne parle pas et apparaît indifférent à tout ce qui se déroule autour de lui, laisse les autres le pousser ou le diriger parfois comme une marionnette.

Il n’en n’est pas moins attachant et présent dans la relation par le regard, il se montre observateur (la plupart du temps lorsqu’on ne le regarde pas). Il manifeste néanmoins une bonne compréhension du langage verbal et se montre attentif et réceptif à nos paroles (nous apprendrons que lorsqu’il était enfant, Samuel s’exprimait verbalement).

Samuel se balance sur lui-même dans un mouvement stéréotypé, se berce et s’endort parfois dans cette rythmicité lancinante.

Ainsi peut-il se montrer présent dans la relation (à travers le regard et ses sourires), mais aussi parfois absent et il n’est alors plus que léthargie.

Samuel est en effet souvent « celui qu’on oublie ». Il m’a été relaté qu’il est un jour revenu d’un camp de vacances organisées avec des coups de soleil frisant la brûlure grave, car on l’avait « oublié » à la chaleur et au feu du soleil. Surtout, Samuel semble ne pas être sensible à la douleur physique car il ne s’y soustrait pas et ne manifeste pas de réaction de douleur. Nous constaterons d’ailleurs aux débuts de l’atelier que lors du temps de partage d’une boisson chaude, Samuel ingurgite le café brûlant qui sort juste de la cafetière et ne manifeste aucune gêne. Par la suite nous prendrons soin de laisser reposer un temps la tasse de café avant de la lui donner.

Samuel s’inscrit donc comme celui qui ne fait pas de bruit, parfois « celui qu’on traîne » à la manière d’un « poids mort » et il manifeste rarement de résistance à suivre le reste du groupe.

Cette quasi absence de tonus est-elle d’origine somatique (des problèmes de « baisse de tension » ont été évoqués en équipe), ou bien la présence quasi « végétative » en apparence de Samuel est-elle le signe d’une forteresse dans laquelle il s’est réfugié, enfermé à son insu, pour échapper au collectif, aux bruits de l’agitation qui l’entourent et aux exigences qui lui sont manifestées mais aussi à un vécu interne mortifère?

J’apprendrais qu’il y a néanmoins une activité qui lui plaît et où il se montre actif : c’est l’atelier cuisine. Il m’est relaté que Samuel y porte très souvent à sa bouche les ingrédients ou légumes présentés, peut-être pour en tester la consistance, les goûter, se montrant là capable d’établir une différence entre ce qui plaît ou non à son palais (et Samuel a une attirance très manifeste pour le chocolat).

L’atelier terre se proposant comme « un lieu paisible » et une invitation à la libre expression, l’attitude de retrait de Samuel, le « lâchage » des objets ou de son corps et les modalités de prise de contact par la bouche nous intriguent, nous sommes curieuses de savoir comment il pourrait s’inscrire dans ce dispositif.

Lors des premières séances, il accepte passivement d’être revêtu d’un tablier et d’être sollicité par nos paroles pour prendre place à la table commune. Il se balance sur lui-même et nous adresse un regard interrogateur et intense, ses mains sont sous la table et tantôt pincent ses cuisses, tantôt se relâchent. Il est attentif à chaque parole et chaque geste ou interaction qui se déploient au sein du groupe.

Lors de la deuxième séance, nous lui présentons, outre la matière, les bols de barbotine, ceux remplis d’eau ou les pots et caissettes contenant différents instruments.

Samuel prendra alors pour les mettre dans le bol de barbotine (à l’insu de l’attention des deux thérapeutes qui ne constateront l’action qu’une fois effectuée), des ustensiles (essentiellement des tampons en terre cuite permettant d’inscrire dans la terre différentes formes (spirales, étoiles, carrés, etc.) Puis, échappant toujours curieusement à notre regard, il mettra à sa bouche, un ébauchoir qui trempait dans un bol de barbotine. Samuel en a alors « plein la langue et le pourtour de la bouche », à la manière d’un petit enfant qui a des « babines de chocolat. »

Il retire ensuite spontanément de la barbotine les tampons immergés et les positionne sur la planchette de bois qui lui fait face.

A la cinquième séance, Laure lui adresse une forme, on dirait une boule qui ressemble à une tête avec des oreilles de lapin. Samuel saisit un ébauchoir et tape rythmiquement (au rythme des balancements de son corps) entre les deux oreilles, mais pose l’ébauchoir dès que nous le regardons.

A la séance suivante, il se balance, rien ne se passe. Laure qui est à ses côtés joue à produire un bruit avec la cuillère à dénoyauter qu’elle remplit d’eau qui s’écoule par le trou au centre de la cuillère et retombe dans le bol. Cela intrigue Samuel qui jette quelques regards amusés mais n’intervient pas.

Samuel illustre un mode d’utilisation de la matière en deçà de la consistance de cette dernière. Nous n’exigeons rien de lui, entre l’espoir et l’attente que quelque chose se passe, mais pressentant aussi qu’il faut lâcher prise à cet endroit (ne rien exiger, ne rien anticiper ni provoquer). Tout passe d’abord par le regard et l’« être ensemble », par les sons.

A la huitième séance, dès que je lui présente le morceau de terre, il en prélève un tout petit bout et le met dans sa bouche. Je plante alors intuitivement à la verticale un poinçon dans le morceau de terre devant lui, il l’enlèvera pour le poser à côté lorsque je ne regarde pas.

Samuel déconstruit ?

Je lui tends intuitivement sans savoir pourquoi ma main ouverte, il met sa main dans la mienne (il a les mains douces et chaudes), il se balance et s’endort.

A la neuvième, je réalise une petite boule sphérique à ses côtés, tente de jouer à la faire rouler jusqu’à lui mais, bien qu’il la regarde, il ne la touche pas, la laisse tomber au sol. Il suit des yeux la petite boule qui roule sur la table, mais lorsqu’elle tombe au sol il ne la regarde plus, comme si elle n’existait plus.

Lors de la dixième séance, Samuel met à nouveau de la barbotine dans sa bouche. Laure lui donne un verre d’eau pour « faire passer » le goût que nous imaginons désagréable.

Je dispose tout autour de sa planchette de petits morceaux de terre, il les prend un par un et les remet dessus, à l’intérieur de la planche.

Puis je lui propose un chemin fait de morceaux de terre, à la manière du petit poucet, partant de moi et jusqu’à lui, il les prend pour les disposer un par un sur la planchette de bois.

Pour l’instant Samuel regroupe les petits morceaux qui sont sur la table à l’intérieur de la planchette. S’agit-il d’une première configuration du groupe ?

Il ne se passe presque rien pendant les séances qui suivent.

Je tenterais ensuite de jouer à lui envoyer de la place où je me trouve des petites boules de terre. Samuel ne me les renvoie pas. En revanche, à chaque lancer il regarde avec l’air étonné Laure qui est à l’autre bout de la table qui observe mon jeu et sourit à Samuel en le regardant intensément en retour. Le regard de Samuel va de la boule de terre que je fais rouler jusqu’à lui au regard de Laure. Il y a quelque chose qui circule et peut-être que l’enveloppe du groupe trouve une esquisse de forme à travers ce jeu de regards à trois (c’est-à-dire que c’est la première fois qu’il y a une relation à « plus que deux »).

Samuel sourit aussi après avoir mis une mirette pleine de barbotine dans sa bouche à nouveau. Il nous semble qu’il y a de plus en plus d’expressions qui passent sur son visage.

Il acceptera de prendre un petit bout de terre lorsque je lui tendrais en disant : « tiens. »

Son regard va de plus en plus de la matière aux regards des thérapeutes qu’il semble chercher.

Il regardera aussi beaucoup Paul, intéressé et même riant de son jeu d’assemblage.

A la vingt-deuxième séance, il va se passer quelque chose de très important pour le groupe. Comme nous le verrons plus loin, la présence nouvelle de Boris dans le groupe va transformer celle de Samuel qui se réveille et se révèle.

Je modèle de petites boules que je positionne sur sa planchette, puis une sorte de petit contenant que je pose à côté des boules. Samuel prend une boule, la repose, en prend une autre et la met dans le contenant. Laure lui envoie une boule de la place où elle se trouve, essayant de viser le trou du contenant, mais le manque. Les autres membres du groupe sont très attentifs à ce jeu, les têtes se relèvent et les regards sont très attentifs. C’est la première fois que nous avons un niveau d’attention groupale (tous ensemble). Je suggère à Samuel qu’il peut renvoyer la boule qui a manqué le contenant à Laure pour qu’elle essaie de nouveau, et je lui montre en envoyant une boule à Paul, lequel ne nous a pas lâché des yeux et manifeste l’envie de partager notre jeu. Paul renvoie la boule à Louise, qui ne la réceptionne pas mais la ramasse, la prend dans ses mains et me la tend délibérément, je prend et la passe à Ernesto, et alors « ça circule », même si, hélas, Ernesto qui prend la boule l’écrase...et l’incruste dans son modelage.

Laure souhaite renouveler le jeu, j’agrandis alors le trou visé du contenant sur la planchette de Samuel pour faciliter l’entrée des boulettes. Samuel ne lui renvoie pas les petites boules qui tombent à côté du petit pot, mais il les met à l’intérieur.

Cette fois-ci c’est Boris qui va interrompre le jeu en jetant un morceau de terre qui va atterrir dans un bol de barbotine et éclabousser alors Samuel. Ce dernier ne manifeste aucun dérangement ressenti et s’essuie le visage avec les manches de son pull, il sourit. Il regroupe ensuite sur la planchette les boules qui restent, ne les met pas dans le contenant mais les regroupe et les ordonne (il « remet le groupe en place » ?)

Le petit pot modelé tout à fait spontanément se présente comme la forme métonymique du groupe comme contenant mais aussi conteneur. L’enveloppe groupale qui est maintenant construite permet que ce qui se passe à l’intérieur du groupe puisse être transformé par l’appareil psychique groupal. Nous reviendrons plus loin dans notre travail sur ces éléments, mais soulignons que si je confectionne sans savoir pourquoi ce pot et sans en anticiper les effets, c’est que de manière « préconsciente », je mets en forme les traces sensori-affectivo-motrices qui se dégagent de ce que fait chacun. Ce modèle d’emboîtement des processus est celui qui permet de faire advenir psychiquement le groupe.

Lors de la dernière séance annoncée, j’adresse à Samuel encore de petites boules de terre, qu’il mettra dans le creux de ses mains, les gardant ainsi en sa possession, et faisant semblant de les manger en nous observant, puis les posera sur la planchette. Samuel pourrait-il désormais accéder au jeu de « faire semblant ? » parce que quelque chose est localisé désormais à l’intérieur, peut être contenu, transformable et transformé par la relation ?


3.3 Boris et le corps à corps avec le médium malléable

Boris intègre le groupe en cours de route. En effet, bien que nous ayons décidé qu’il s’agissait d’un groupe fermé, sa participation nous a semblé pertinente à plus d’un titre.

Tout d’abord concernant la dynamique groupale (laquelle devient de plus en plus léthargique dans le ressenti que nous en avons alors), Maria ayant quitté l’institution depuis plusieurs mois (et donc le groupe terre), nous souhaitions, après ce temps d’absence éprouvé, introduire une nouvelle personne.

Par ailleurs, Boris, arrivé alors il y a peu dans l’institution, n’a pas de langage. Il entre en contact de manière tactile. Il touche, s’agrippe et se cramponne aux objets qu’ensuite il jette. Il les porte sa bouche, parfois les renifle. Il présente des traits autistiques flagrants qui m’ont interpellée lors de temps d’observation, et il nous est apparu comme une indication intéressante pour l’atelier terre.

Boris a la particularité de se déplacer souvent en courant sur la pointe des pieds, ou tourbillonne comme une toupie dans l’espace. S’il peut opposer une résistance musculaire extrême au niveau du tonus lorsqu’il se cramponne aux objets et aux autres corps, il présente aussi une extrême souplesse et élasticité dans son corps.

Ainsi le trouve-t-on assis en tailleur, jambes repliées avec les deux chevilles et pieds positionnés en haut de chaque cuisse (à la manière des yogis), à l’envers dans les escaliers (c'est-à-dire le dos dans le vide), se balançant sur lui-même. Il replie très souvent l’une voire les deux jambes sur ses cuisses lorsqu’il est assis sur une chaise et ses jambes semblent élastiques. De même, quand il est assis sur une chaise « en position de yogi », il étire parfois le haut de son corps, levant ses bras mains nouées le plus haut possible, semblant tester la verticalité de l’espace au sein duquel il se meut, avec cette allure d’un corps « élastique ».

Son regard est tantôt évitant, tantôt il plonge littéralement dans celui de l’autre en collant son visage parfois très près.

Son arrivée dans le groupe déjà constitué depuis un moment va réveiller des résistances.

Lors de la première séance à laquelle il participe, alors que les membres du groupe accompagnés par Laure s’approchent de l’atelier, Ernesto fonçant en tête accourt vers moi en pénétrant dans l’atelier, me prend le bras d’une main, et de l’autre me montre du doigt en tournant la tête pour ne pas le voir, Boris qui arrive. Ernesto me dit alors : « regarde ! ». Je regarde à l’extérieur et en effet, Boris arrive, suivi de près mais quand même à distance par les trois autres « anciens » qui semblent s’être groupés, « faire corps » en s’agglutinant physiquement entre eux.

Samuel refuse d’être revêtu du tablier qu’il n’enfile jamais de lui-même (c’est la première fois qu’il manifeste activement une opposition) en faisant « non » de la tête et en se reculant. Il regardera beaucoup Boris dont la présence semble le fasciner. Au début, sidéré comme tous par la fougueuse attitude de Boris, il semblera ensuite intrigué et bien plus tard tentera même de jouer avec lui. Au fil des séances, la présence de Boris semblera littéralement réveiller et animer Samuel.

Paul, quant à lui, pousse de grands soupirs en regardant Boris. Paul sera probablement en rivalité avec Boris car ce dernier va accaparer beaucoup l’attention des thérapeutes, et surtout il fait encore plus de bruit que Paul.

Louise semble assez indifférente à la présence de Boris (du moment qu’on ne menace pas de lui prendre sa place), mais elle se tient tout de même près des autres (de Paul en particulier), comme pour se sentir protégée.

Dès la première séance, Boris porte tout à sa bouche, comme pour tester, explorer par cet orifice les objets : les instruments, la terre qu’il jette ensuite n’importe où.

Lors des séances suivantes, il plonge ses doigts dans les bols d’eau ou de barbotine et tente, si nous ne l’arrêtons pas, d’en boire le contenu avec une grande avidité.

Il émet des bruits stéréotypés avec sa bouche, parfois pousse des cris qui sidèrent le groupe.

Aucune surface ne lui échappe, il renifle, gratte avec ses ongles les objets qu’il croise, suit du regard ce que nos mains ou celles des autres participants tiennent et tente alors de s’en emparer.

Boris laisse beaucoup de traces autour de lui car il renverse, jette, étale la matière dans tous ses états.

Lorsqu’il prend les objets il le fait généralement délicatement au départ, les scrute du regard, et s’en saisit par la pince, avec son pouce et son index. Il ne prend jamais un objet à pleine main et ne pétrira pas la terre.

Lors de la première séance néanmoins, j’aplatis à son intention le morceau de terre, puisque visiblement il accroche aux surfaces et que la tridimensionnalité semble le plonger dans l’effroi (bien qu’il n’y soit pas étranger comme nous le verrons). Boris trempe son doigt dans l’eau et effleure le morceau de terre.

Les premières séances sont marquées par une certaine sidération pour les autres participants face à notre attitude de « laisser-faire. » Néanmoins, il faudra parfois intervenir pour que le matériel ne soit pas jeté sur les autres participants (non intentionnellement, car Boris ne regarde pas où il jette, comme si l’objet une fois lâché n’existait plus), ou pour ne pas qu’il boive la barbotine ou l’eau sale des bols.

Il ne boit pas la boisson que nous lui proposons en fin d’atelier et casse son gobelet en plastique en l’écrasant dans sa main.

Il plonge à nouveau ses doigts dans la barbotine lorsque nous prenons des notes, et l’étale sur la feuille du cahier ouvert en tentant se s’en emparer.

Boris mettra au début à mal le temps de reprise et de prise de note, car il est sans cesse en mouvement et réclame toute notre attention. Il faudra plusieurs séances pour qu’il repère l’espace et le lieu et puisse enfin rester assis au moins pendant ce temps de reprise avant la fin de la séance.

Lors des premières séances, nous avons même le sentiment qu'il lui faut une animatrice pour lui seul, l’autre s’occupant du groupe.

Lors de la deuxième séance, Boris accepte difficilement la blouse que nous lui proposons en plus du tablier, afin de protéger ses vêtements, car il est ressorti de la première séance littéralement « couvert de terre ». Outre ce détail « pratique », c’est comme si nous tentions de lui rajouter, en plus du tablier qui apparaît comme une marque de l’appartenance au groupe, une enveloppe supplémentaire pour mieux se protéger.

Il vocalise beaucoup, parfois en touchant le matériel. Il pousse toujours des cris qui surprennent et sidèrent les autres participants.

Il touche surtout ce qui est plat, tapote dessus, puis éjecte dans un mouvement marqué et particulièrement tonique le matériel touché, quel qu’il soit, et détourne son regard. Lors de la deuxième séance, il jette à trois reprises le morceau de terre administré, qui à chaque fois atterrira dans un des bols d’eau, éclaboussant les autres. Lorsqu’il fait cela, j’associe sur : « on dirait une cuvette de toilettes », un peu comme si la matière incarnant l’analité était « remise là où elle doit être ».

Il tentera à nouveau de boire l’eau du bol. S’agirait-il d’une première modalité d’incorporation du groupe et du cadre ?

Il refuse encore de partager une boisson en fin de séance et casse son verre en plastique vide. Il différencie le vide et le plein ?

Boris a bien du mal à rester assis à une place. Il explore tous les objets en terre qui ont séché sur les étagères appartenant à d’autres, les porte à sa bouche, les tapote contre ses dents ou pose sa langue dessus, et tente de les jeter si nous n’intervenons pas, en casse certains en les reposant dans un mouvement de fougue.

Lors de la troisième séance, nous relevons les mêmes signes (bruits de gorge stéréotypés, test des surfaces lisses, portage des objets à la bouche, exploration avec les dents lorsqu’il s’agit d’objets durs). Boris met de la terre dans sa bouche puis la recrache. Il nous éclabousse avec l’eau des bols en y jetant des choses, mais il ne s’agit pas d’un jeu. Nous avons l’impression qu’il dévore le dispositif...

Nous verbalisons beaucoup, lorsqu’il mange puis recrache la terre, qu’il « met quelque chose du dehors au dedans » pour sentir ce que cela fait... Les passages dedans-dehors sont très expérimentés à travers la sensorialité (cris, vocalisations, etc.).

En revanche, quelque chose de nouveau apparaît : il se cramponne à moi physiquement, m’agrippe. Il saisit le collier que je porte au cou et tire dessus, de même avec le bracelet que je porte au poignet, il m’agrippe le bras, tout ce qui dépasse est sujet au cramponnement. Boris est particulièrement « robuste » et il n’est pas évident de lui résister musculairement sans entrer dans un rapport de force et tenter d’en faire quelque chose de ludique. Cette manœuvre se reproduira, au point qu’à chaque début de séance, je me résoudrais à me délester du collier et du bracelet, afin d’être plus réceptive, en n’ayant pas le soucis qu’il les casse, dans ce qui pourrait être effectivement un cramponnement, une empoignade, un corps à corps entre Boris et le médium malléable.

Lorsque Boris fait cela, il n’est pas sensible aux paroles que je lui adresse. Il fait comme avec les autres objets et la matière : après un cramponnement intense, il lâche d’un coup, relâchant par là même la tonicité extrême avec laquelle il s’agrippe pour ensuite se détourner vers autre chose. Cette sorte de carapace musculaire (E. Bick, 1968) évoque qu’il tenterait de tester la consistance, la résistance de la surface du corps de l’autre, dans une manœuvre défensive, en se cramponnant (probablement en lien avec une angoisse de décramponnement et de chute).

Il semble par ailleurs à cette séance plus présent dans le regard, il vocalise de plus en plus.

A l’occasion de cette séance, Laure annonce au groupe son absence future pour plusieurs séances. Paul pousse alors un grand soupir et dodeline de la tête, semble très mécontent.

Ernesto, qui est assis à côté de Boris, l’interpelle alors et pose sa main sur l’oreille de Boris, un peu comme pour l’empêcher d’entendre cette absence à venir, puis Boris s’agrippe à son tour à la main d’Ernesto, ce qui effraie un peu ce dernier.

La séance suivante, je suis donc seule à animer le groupe, et je crains la difficulté d’être présente au groupe en canalisant les élans de Boris.

Samuel est absent. La séance sera finalement très calme.

En début de séance, Ernesto interpelle Paul en lui montrant Boris du doigt et en lui disant : « regarde! ».

Boris reste beaucoup plus assis, il entre plus en contact avec la matière terre.

Je resterais beaucoup assise à côté de lui, ce qui semble canaliser et contenir le débordement habituel. Si je suis un peu en fusion avec lui, j’ai néanmoins bien en tête le reste du groupe. On dirait d’ailleurs que les autres l’ont compris et qu’ils portent eux aussi ce lien un peu plus exclusif, sans s’effacer pour autant.

Cette séance est décisive (c’est la vingt-cinquième pour le groupe, la quatrième pour Boris), elle marque le passage à la peau, l'enveloppe, mais aussi le trou.

Lors de cette séance Boris se caresse le corps (surtout les cuisses) avec les objets (mirettes, ébauchoirs), il les porte à sa bouche mais pour les toucher avec les lèvres, non plus pour y coller sa langue ou les manger et les recracher. Sa main va de la terre à la mienne, il ne se cramponne pas à moi mais me prend la main, peut-être pour y laisser les traces de la matière. Il tapote également les objets (ébauchoirs en particulier) sur ses cuisses, puis sur la table, comme à la recherche d’un rythme.

Il apparaît moins sidérant et probablement moins sidéré (il commence à repérer les lieux, le cadre du dispositif dont je fais partie). Il tentera une seule fois de m’agripper.

En fin de séance, il boit pour la première fois un peu de thé. Néanmoins, il jette le sachet de thé après l’avoir fait tournoyer en l’air au dessus de sa tête, mais ne renverse ni ne détruit son gobelet.

Concernant la matière, alors que j’ai mis à plat un morceau de terre (dans l’idée de l’inviter à jouer quelque chose de l’enveloppe), il la caresse, me touche la main en retour. Puis il troue la plaque avec ses doigts. Je la prends, la soulève et le regarde à travers le trou. Boris se rapproche alors avec douceur et colle son œil de l’autre côté du trou, sur l’autre face de la plaque de terre. Ceci nous renverrait à l’étape de la constitution d’une peau avec la possibilité du dédoublement des deux feuillets de celle-ci.

Spontanément me prend l’idée d’envelopper cette plaque dans un chiffon humide (ces derniers attirent son attention), un peu à la manière d’un « pack humide ». Il s’empare alors du chiffon qui contient la plaque et le balance, le fait tournoyer au dessus de sa tête dans un mouvement circulaire comme pour expérimenter la profondeur de l’espace, je crains qu’il le lâche et que cela fasse mal à quelqu’un en retombant, mais il le repose sur la table et finalement s’en désintéresse.

Cinquième séance, Laure est toujours absente, ainsi que Paul.

Cette séance sera la plus difficile à animer. J’aurais l’impression d’avoir à faire à un « groupe mort. »

Si en début de séance Ernesto relève l’absence de Paul (qui est pour lui celui sur lequel il s’étaye), plus aucun son ne sort.

Le groupe est « mou », quasi végétatif. Seuls les bruits de bouche de Boris semblent animer l’atmosphère. Tout le monde s’assied avec nonchalance sans prendre de tablier, ne marquant pas ce temps de rituel institué. Boris se balance sur sa chaise en clignant des yeux, fait des mouvements avec sa langue qu’il sort de sa bouche comme des mouvements stéréotypés.

Dès que je tente de parler pour m’adresser au groupe, il émet des vocalises qui couvrent mes paroles.

C’est une séance très particulière au cours de laquelle il ne se passe rien de concret, mais il se déroule beaucoup de chose à l’intérieur de moi et c’est bien la question de l’absence qui semble travailler le groupe.

Louise s’est endormie, ses mains sont cachées et rentrées dans les manches de son pull. Je l’énonce à voix haute au reste du groupe, elle ouvre alors un œil, fait des bulles de salive avec sa bouche, soulève une fesse et émet un vent.

Boris, qui habituellement est un vrai tourbillon reste assis, ne touche rien, il est « trop » calme, quand bien même il a fait l’expérience à la séance précédente de la contenance et de la profondeur, aurait-il fait une chute vertigineuse dans un « trou noir » (Tustin, 1986) atemporel (en lien avec l’angoisse de chute mentionnée plus haut) ?

Samuel quant à lui est amorphe.

Je ressens alors un sentiment de colère, puis de découragement. Pour un peu, j’aurais envie de les laisser plantés là, de prendre la poudre d’escampette et de sortir respirer une grande bouffée d’air. D’ailleurs, Ernesto qui est à cette séance le seul à manipuler la terre a fait une forme encore plus compactée et aplatie que d’habitude. C’est certain, nous manquons d’air.

Comme rien ne se passe, je sors le cahier et décide d’écrire pour moi-même sur ce « rien » et ce qu’il me fait ressentir. Je verbalise au groupe que j’écris sur ce qui se passe, aussi pour pouvoir ensuite le raconter à Laure.

J’écris néanmoins au sujet de mon ressenti sur mode compulsif (en pensant très fort à Laure et à ce que j’aurais à lui raconter), quasi dans un élan maniaque qui me préserve de l’inertie du groupe. Je décide, tout en écrivant, de parler à voix haute de l’absence de Laure (me vient l’idée aussi que si rien ne se passe avec la terre, je pourrais raconter au groupe une histoire). Le groupe manifeste un peu plus d’attention.

Je sers le café, puis m’intéressant à la forme d’Ernesto qui est le seul à avoir manipulé la matière, je dis à voix haute : « C’est peut-être nous tous, collés les uns aux autres dans le groupe, et nous manquons d’air ». Louise relève alors la tête, se penche un peu, soulève une fesse... et émet trois flatulences d’affilée. Surprise mais aussi agacée, je lui demande alors si elle « essaie de faire de l’air avec ses fesses ?», elle sourit. Elle me regarde ensuite beaucoup. On dirait qu’elle a envie de parler...elle éructe après avoir bu son thé.

J’annonce la coupure des vacances de Noël, énonce le retour de Laure pour la prochaine séance, et ajoute : « C’est important de savoir qui sera là ou pas ». Me tournant vers Louise, je lui demande si elle est d’accord avec moi, elle baisse la tête, mais néanmoins je l’entends prononcer : « non ».

La question de l’absence a travaillé le groupe presque jusqu’à en faire un groupe d’agonisants (j’aurais l’impression d’être témoin d’un trépas, ou de « veiller des morts »), témoignant de processus défensifs très archaïques face à cette question de l’absence.

La séance suivante marque le retour de Laure. C’est une séance « heureuse et sereine ». Je fais part à Laure de ce qui s’est déroulé en son absence et reviens sur les difficultés de la séance précédente. Cette séance met en avant une modalité de présence nouvelle de Boris, qui sera en miroir avec Samuel. Laure est entre eux, mais au bout de la table (ils se sont positionnés face à face), ils échangent des sourires, des billes de terre qu’ils se font rouler de l’un à l’autre.

Boris est néanmoins toujours dans des tentatives de mettre à la bouche, jeter, etc., mais il n’est plus porteur de l’effroi qu’il provoquait en début de groupe. On dirait même que Samuel cherche une excitation dans le comportement de Boris. Il le regarde intensément, sourit, il est « animé » plus que jamais.

Au cours de cette séance, Paul annonce son départ définitif pour une institution où il sera accueilli en internat.

Lors de la dernière séance (annoncée auparavant, mais cela n’avait suscité aucune réaction), Boris va manifester un comportement quasi ordalique, à partir du moment où j’énonce qu’il s’agit de la dernière séance.

Il interfère par ses bruits et vocalise lorsque je prononce la séparation à venir. Il touche tout (mais ne casse rien), met tout dans sa bouche, barbotine, terre molle, y compris le dernier objet en date d’Ernesto (qui a séché), dans une sorte d’indifférenciation (ou de tentative effrénée de restaurer les différences de textures et de les ressentir)? Est-ce que c’est le groupe qu’il essaie de mettre à l’intérieur de lui, d’incorporer ? On dirait un gouffre. La séparation semblerait bien le replonger dans des angoisses de chute massives.

Il se souille de terre, il en a sur le visage, dans les cheveux, sur sa blouse. Parfois on dirait qu’entre ces moments de frénésie il se fige, comme s’il s’absentait, se retirait.

Il se saisit de l’objet d'Ernesto qui a séché depuis la dernière séance (qui est en terre chamottée), il y frotte sa langue, le renifle puis le repose (je suis alors prête à intervenir de peur qu’il le casse, Ernesto suivant du regard, inquiet, son objet dans les mains de Boris, mais cela ne sera pas nécessaire).


3.4 Maria et la mise en pièces de la matière ou l’agonie du morcellement

Dès la première séance, si Maria consent à venir, c’est en manifestant un évitement total du regard dès qu’on s’adresse à elle ou que nous lui présentons quelque chose. De manière assez stupéfiante, elle semble avoir la capacité de voir à la périphérie, même lorsque sa tête est tournée à l’extrême opposé de son interlocuteur. Maria voit tout et entend tout, rien ne lui échappe et elle contrôle tout. Elle parle pour répéter en écholalie d’une voix tonitruante les consignes ou les paroles qui lui sont adressées, ou pour dire « oui !» comme pour mieux se débarrasser de toute question. Elle exécute tout ce qui lui est demandé, mais semble le faire pour s’en débarrasser. Tous ses mouvements sont rapides, brusques, comme si elle était toujours dans l’urgence, tentait d’éviter une catastrophe imminente. Il lui faut au maximum éviter le contact tant physique que relationnel avec autrui.

Maria est perpétuellement crispée. Elle n’a que très rarement des attitudes spontanées, sinon pour ranger compulsivement tout objet que croise son regard et qui ne se trouve pas à sa place.

Son corps est raide. Elle s’administre parfois de grandes gifles en hurlant son nom si on lui fait une remarque. Il lui arrive de se mordre violemment, de se pincer très fort se provoquant des hématomes sur le corps, ou de se griffer les bras et le visage, parfois jusqu’au sang. Elle apparaît dans un état d’agonie psychique constant.

Le récit de ce cas est d’autant plus douloureux que nous verrons à long terme Maria péricliter, suite au décès de sa mère, dans un état somatique et psychique alarmant (se traduisant essentiellement par un amaigrissement important, une attitude de retrait plus prononcée et une recrudescence des automutilations), qui la conduira jusqu’à la mort.

Avant de se « laisser glisser » complètement suite au décès de sa mère, Maria quittera l’institution pour être accueillie dans un autre établissement en internat. Ce départ se fera dans l’urgence, elle quittera donc l’atelier sans que son départ puisse être annoncé au groupe, et pour ma part je n’aurais même pas le temps de lui dire au-revoir.

Les traces de son passage à travers les formes produites sont précieusement conservées à l’atelier.

Lors de la première séance, elle fragmente rapidement le morceau de terre attribué en petits boudins qu’elle roule sous sa paume, sans regarder ce que font ses mains, évitant la matière visuellement tout autant qu’elle évite l’autre du regard. Elle reprendra les boudins un par un pour en faire d’autres jusqu’à ce que la matière finisse par s’émietter sous la chaleur de ses mains. Elle frotte ses mains pour en éliminer toute trace.

Lorsque je lui demande comment elle a trouvé ce contact avec la terre, elle me répond : « c'est mou ! »

Elle ne supporte pas d’avoir les mains sales, range précipitamment et compulsivement son matériel dans des mouvements brusques et agités, allant même jusqu’à ranger celui des autres.

Je lui propose une petite caissette pour y mettre ses boudins à l’abri, dans l’idée qu’il faut trouver un contenant à ces morceaux épars.

Les temps vides, d’inactivité lui sont insupportables.

La séance suivante, elle manifeste un peu moins d’empressement, elle continue les boudins qui menacent de déborder la caissette, il va falloir trouver un autre contenant.

La troisième séance, elle se préoccupe beaucoup de Samuel en lui adressant des injonctions (« vas-y Samuel ! », « continue ! »). Parfois lorsqu’elle parle avec cette voix tonitruante, on dirait que c’est un Surmoi « tyrannique et cruel », pour ne pas dire sanguinaire, qui s’exprime à travers elle.

Lors de cette séance, elle continue de faire des boudins qu’elle met dans les caissettes, mais ces dernières permettent de ne pas défaire les boudins pour en faire d’autres et ainsi annuler la forme. Elle s’arrête lorsqu’elle n’a plus de terre (les contenants font leur effet, dans le sens d’une limitation). Elle accepte toujours mal de rester sans rien faire après son temps de modelage, et se gifle violemment, se tire les cheveux lorsque j’interviens pour qu’elle ne s’empare pas du matériel des autres afin de le ranger lorsqu’elle a terminé son modelage.

Séance suivante : au début elle ressort tous les boudins des caissettes en les vidant sur la table. C’est en fait une manœuvre pour patienter avant que nous lui donnions un morceau de terre crue (ou bien ressort-elle les boudins pour signifier le début de la séance en groupe ?) Certains colombins finiront au sol en mille morceaux. Elle mélangera les colombins du jour en terre crue avec ceux des séances précédentes secs dans deux contenants. Ainsi les différents états de la matière sont-ils mélangés. Je me risque à lui demander ce que cela pourrait représenter, et elle me répond : « c’est Rive-de-Gier », « c’est ma maison ».

S’agit-il du groupe familial ? D’une première représentation de la constitution du groupe à l’œuvre ? D’une première localisation du groupe ? D’une première unité ?

Elle fera de même lors de la séance suivante, vidant uniquement une seule des deux caissettes.

Elle se positionne toujours à la place la plus en marge du groupe, ce qui lui permet d’éviter les contacts par trop rapprochés avec les autres (par ailleurs, elle semble avoir peur des mouvements imprévisibles et souvent brusques de Paul).

Les séances suivantes sont marquées par les mêmes gestes : les boudins dans les caissettes qu’elle ne vide plus, et dont elle dit : « c'est Rive de Gier ». Aucun boudin ne colle aux autres, c'est du morcellement. Parfois elle mélangera sans s’en rendre compte des terres de couleurs différentes (ses yeux ne regardent pas ce que font ses mains). C’est un magma de confusion.

Dans une sorte « d’agir contre-transférentiel », je lui propose de coller pour elle les boudins entre eux, afin d’en faire des barrières, un peu comme s’il fallait à tout prix établir une protection contre les attaques internes auxquelles elle semble être en proie. Elle est d’accord, me tend la caissette de boudins, je les assemble en les collant avec la barbotine et me débrouille tant bien que mal pour que ces barrières tiennent debout. Cela pourrait être un jeu, un genre de squiggle en modelage, mais nous n’irons pas plus loin.

Maria continuera ses boudins. Alors, un jour, je lui propose qu’elle-même tente de les « faire tenir ensemble ». Elle accepte et les agglutine les uns aux autres. La forme ressemble alors à un amas de gros vers entremêlés. Je ne mettrais pas ces nouvelles formes dans les caissettes, car elles ne menacent plus de s’éparpiller.

A travers cet acte symbolique de regroupement des formes, le groupe a trouvé un début d’unité, nous sortons du morcellement.

D’ailleurs la localisation est plus précise, car elle dira « c’est le Grand-Pont », qui est un quartier de Rive-de-Gier. Si la ville pourrait représenter le groupe en train de se constituer une enveloppe, le passage au quartier ne pourrait-il pas faire penser qu’il y a un début de différenciation et d’individuation à l’intérieur du groupe ?

A la première séance au cours de laquelle Laure est absente, Maria est très mal. Elle a énormément maigri, elle a les bras couverts d’hématomes et de griffures. Elle est très fatiguée (Maria dort-elle la nuit ?) Nous sommes en hiver et il fait froid, je lui recouvre alors le dos et les épaules avec un châle en laine qui m’appartient et que je laisse à l’atelier. Elle pose sa tête entre ses bras sur la table et s'endort.

Lors des séances suivantes Maria semble aller un petit peu mieux (la peau de ses bras et de son visage ne portent plus de traces d’automutilations), elle supporte plus aisément les temps d’inactivité (mais peut-être est-ce parce qu’elle commence déjà à être « plus absente » psychiquement ?) Ses formes grossissent, elle colle entre eux désormais les boudins (sans barbotine) et sans ma sollicitation. Ses formes commencent à ressembler dans leur globalité à celles des autres membres du groupe.

Quelques mois seulement après le décès de sa mère, après un court séjour à l’hôpital dans un service de cardiologie, Maria est admise en urgence dans un internat (sa famille, en particulier son père, atteint d’une maladie de Parkinson à un stade avancé, ne pouvait plus faire face à la situation). Nous n'aurons pas le temps de nous préparer à cette séparation, je ne lui dirais pas au revoir.

Nous apprendrons, à peine un mois plus tard, le décès de Maria.
[Rive de Gier selon MARIA]
[Rive de Gier selon MARIA]
[Le Grand Pont selon MARIA]
[Le Grand Pont selon MARIA]


3.5 Ernesto et les miettes agglutinées

Ernesto est timide et joueur, et bien que parfois très en retrait dans la relation, sa présence est agréable.

Il a peur des bruits et de l’agitation autour de lui.

Il se presse dans ses déplacements pour vite aller s’asseoir. Il évite le regard en tournant la tête à l’opposé de celui qui lui parle ou lorsqu’il serre la main. Il ne parle presque pas, sinon pour nommer les prénoms des personnes qui ne sont pas là. Il a la particularité de ne jamais être absent (bien que d’apparence fragile, il n’est jamais malade).

Ernesto est vite déstabilisé par les changements qu’il redoute et qui l’angoissent.

Il travaillera la terre sans jamais changer sa façon de la manipuler et les formes produites seront très identiques les unes aux autres (certaines étant plus compactées, d’autres plus aérées). Il prendra toujours la même place et n’en changera jamais.

Il détache avec deux doigts des petits morceaux de terre du volume initial, les aplatit avec son index et les colle en les agglutinant les uns aux autres, recomposant ainsi un autre volume.

A la deuxième séance, alors que nous avons positionné devant lui la forme précédente qui a séché, il continue à détacher de petits morceaux qu’il écrase et tente de les agglutiner à la forme séchée. Cela donne un objet dur, recouvert d’une carapace molle. Cela tient un temps, mais à la fin de la séance la forme se sépare en deux, la partie molle du jour se détachant de la partie sèche de la séance précédente.

A la troisième séance, il questionne beaucoup sur l’absence de Maria (« Et Maria, où ? »), il fait une nouvelle forme, laquelle se construit à mi-chemin entre la planchette et la table sur laquelle elle déborde.

A la quatrième, il recouvre de petits morceaux la forme séchée de la séance précédente, mais ensuite les décolle et refait une autre forme, cette fois-ci molle.

Il rit aux interpellations de Paul.

Il travaille la matière avec une seule main, l’autre étant cachée sous la table.

Pendant de nombreuses séances, Ernesto recouvre la forme sèche, puis déconstruit la forme et en reconstruit une autre, se servant du modelage précédent comme d’un support.

Il utilise désormais la paume de sa main pour aplatir le nouveau modelage sur celui de la séance précédente. Il accélère le rythme à la fin, comme pour terminer le morceau de terre alloué et ne pas en laisser.

Par la suite, il pourra faire une forme avec deux couleurs de terre (lors de la séance 18). C’est un moment où Ernesto est perturbé par les changements (trois personnes de son groupe vont partir dans une autre institution), il les nomme beaucoup et demande même « Et Thierry, où ? », Thierry qui était dans son groupe et qui est parti, mais depuis plusieurs années.

En revanche, l’absence de Maria n’est pas relevée. Mais dans l’après-coup nous comprendrons que ce départ fut tellement soudain et sidérant, que c’est à partir du fameux Thierry qu’Ernesto parle de Maria. Nous ne le relèverons que trop tard pour pouvoir le reprendre en groupe.

La présence d’Ernesto est très répétitive, à l’image de ses formes. Nous le sollicitons assez peu. En revanche, il est très attentif aux états du groupe et est facilement liant avec les autres qui semblent tantôt le fasciner, tantôt lui faire peur. Il me montre beaucoup Boris du doigt lors de l’arrivée de ce dernier dans le groupe.

Il se laisse aussi patiemment interpeller ou manipuler par Paul, comme une « bonne pâte.»
Miettes et morceaux agglutinés par Ernesto


3.6 Paul : du corps désarticulé au jeu de « badaboum »

Paul a une trentaine d’années. Il semble ne pas habiter ce grand corps maladroit qui donne parfois l’impression de le précéder tant ses gestes sont brusques. Il ne dose pas son tonus musculaire et ainsi se cogne, fait mal aux autres sans le vouloir, « son corps fait du bruit » tant sa présence ne passe pas inaperçue. S’il parle, c’est pour donner l’illusion d’un partage, sa parole est faite de borborygmes que nous ne comprenons pas, ce qui peut le mettre dans des colères impressionnantes et dont il a ensuite du mal à se défaire. Il semble toujours en proie à une vive excitation pulsionnelle qui menace sans cesse de le déborder.

Paul n’a pas de « pare excitation », il est dans l’anticipation de ce que les autres vont faire, on entend souvent dire de lui qu’il est comme « à l’extérieur de lui-même. »

Etre en groupe l’excite, il se manifeste en faisant du bruit, en riant bêtement sans savoir pourquoi. Il est en deçà du jeu, car les limites définies ne sont jamais partagées consensuellement et il se fait toujours déborder par son excitation. Il a un jeu répétitif qui le met dans un état d’excitation qui peut le rendre violent : il fait mine de téléphoner à quelqu’un, mais cela prend parfois une tournure tout à fait délirante, il ne peut plus s’arrêter. Il a failli frapper un éducateur, qui, trouvant que ce jeu de faire semblant tournait au délire, tentait de mettre un terme à cette pseudo conversation téléphonique.

La terre, malléable, résisterait-elle à son emprise, sa force, et parviendrait-elle à canaliser un peu cette fougue ? Le groupe ne lui permettrait-il pas de lier quelque chose de cette excitation pulsionnelle qui le déborde?

L’absence de consignes et d’exigence laisse penser que peut-être il peut trouver là un espace où il pourrait jouer seul en présence des autres et y expérimenter un peu de contenance.

Lors des premières séances, en début de groupe nous essayons (intuitivement) de ne pas trop lui parler, de lui laisser un temps de mise en contact avec la matière, comme si les mots étaient porteurs de trop d’excitation, qu’il fallait se taire et laisser agir la terre pour régresser ensemble à un registre plus sensoriel.

Nous le découvrirons très observateur au fil du temps. Le problème est qu’il se laisse embarquer par l’excitation que produit en lui ce qu’il perçoit à l’extérieur.

C’est là que la matière lui fournit une possibilité de dégagement de cette confusion permanente et du débordement.

Il est au début très décontenancé de ne pas avoir de consigne, comme dans l’attente de notre autorisation pour s’emparer du morceau de terre que nous lui attribuons. Il est néanmoins enjoué et intrigué par cette nouvelle activité et par la matière mise à disposition.

De toute évidence, à partir du moment où il pétrit avec un certain entrain la terre, cela lui permet de regrouper ses sensations, de se recentrer sur lui. Il y a dans le mouvement quelque chose qui le canalise, qui se lie.

Il fait plusieurs gros morceaux avec le volume initial, qu’il assemble en un seul et unique conglomérat, mais il ne met pas de barbotine, il exerce une pression entre les morceaux pour les faire tenir ensemble.

Puis il déconstruit la forme créée, morceau par morceau, et la reconstruit avec de plus petits morceaux, de sorte qu’ils sont plus nombreux.

Il interpelle alors très peu les autres membres du groupe ou les animatrices, semble occupé par sa construction et l’expérimentation des formes qu’il produit.

Lors de la troisième séance, Paul énonce spontanément au contact de la terre : « la terre, froide ».

Il parasite beaucoup le groupe avec ses paroles incompréhensibles, ses rires immotivés et bruyants. Il apparaît dans l’incapacité à supporter les temps d’inoccupation.

Dès qu'il a de la terre à malaxer entre les mains, il semble de nouveau canalisé, apaisé.

Paul se montre très intrigué par le changement d’état et d’apparence de la matière lorsqu’il constate le séchage de ses objets précédents. Il est contrarié par le fait que la matière sèche et dure ne se mélange pas avec celle molle du jour et que ces dernières ne collent pas ensemble. Il continue les formes « morceaux agglutinés, compressés », mais la nouvelle forme est beaucoup plus compacte, quasi « monolithique ». Il essaie de la trancher avec une truelle, mais ne sépare pas les morceaux, on dirait qu’il teste la résistance et la capacité de la matière à contenir le mouvement de sa force pulsionnelle. Lorsqu’il la compacte, c'est un véritable travail d’emprise qu’il opère, il la frappe aussi, lui met des gifles. On aurait pu s’attendre à ce que cela l’excite, mais c’est au contraire un effet de liaison pulsionnelle qui se produit.

Quelques séances plus tard, il produit toujours la même forme, mais le temps d’emprise est suivi d’un temps de contemplation, d’admiration. Il regarde sa forme et interpelle Ernesto en face de lui à la table, en lui demandant de toucher sa forme et lui disant : « c’est doux !». C’est comme si, de la violence effrénée, il était passé à une sollicitude, presque un besoin de réparation de la matière, de la forme. Il est admiratif de ce qui a résisté, il aime la matière authentiquement, laquelle lui renvoie sensuellement sa douceur.

Au fil des séances, la forme est toujours aussi compacte, il semble avoir peur que les morceaux se séparent.

Aussi, nous notons que Paul imite les thérapeutes (il présente la barbotine à Louise, la matière et le matériel à Boris lors de son arrivée dans le groupe pour la première fois), il nous imite lors du temps de prise de notes (il a toujours sur lui un petit carnet et un stylo, et s’il ne sait pas écrire, il y inscrit et gribouille des signes pour faire semblant d’écrire).

La séance suivante est marquée par l’annonce de l’absence de Laure pour plusieurs séances. Il soupire et râle.

Les morceaux de terre sont moins ronds et plus étirés, la forme prend de l’ampleur dans le sens de la hauteur et déploie une verticalité nouvelle. Il y inscrira des traces avec un ébauchoir, un peu comme s’il voulait y graver ses initiales. Je lui demande si c’est ce qu’il fait et il répond par l’affirmative. Paul semble avoir découvert la possibilité d’inscrire des traces à la surface de la terre et la capacité de cette dernière à les conserver. Est-ce en lien avec l’annonce de l’absence de Laure ?

La séance suivante, il me questionne tout de suite sur les raisons de l’absence de Laure.

La forme est plus compressée, les morceaux plus plats. Il n’est pas réceptif à mes paroles qu’il couvre de « ouais, ouais ! » bruyants en secouant la tête. Peut-être est-ce aussi une séance au cours de laquelle je parle plus, comme pour combler l’absence de Laure.

Lorsque Laure est de retour, Paul réalise une grosse forme. A un moment, il y imprime la forme des maillons de la chaîne qu’il porte autour de son cou. A la fin, il presse la forme pour lui donner un pointu à l’extrémité, on dirait une montagne, ou en tout cas une forme phallique.

Il semble de plus en plus expérimenter la capacité de la terre à se transformer, à lui résister et à évoluer en fonction de la force qu’il y met.

A la douzième séance, lorsque Paul arrive près de la porte de l’atelier, il fait mine de se cacher à l’extérieur. Je le suis et reprends ce jeu de cache-cache, le partage quelques minutes, mais rapidement, il manifeste une excitation qui me pousse à mettre un terme au jeu et à lui demander de rentrer. Paul refuse, s’oppose, râle en agitant ses grands bras dans tous les sens, puis obtempère. Une fois à l’intérieur de l’atelier, il refuse le tablier, boude et reste debout, bras croisés et tête baissée, appuyé contre la petite table sur laquelle est stockée la terre.

Nous le laissons faire, lui précisant que sa place est conservée à la table commune et qu’il y est attendu. Paul prononce des borborygmes, qui ont tout l’air d’être des insultes à notre égard, tente de jeter le tablier qu’il tient malgré tout dans une main et commence à mettre des coups de pieds assez violents dans les pieds de la petite table en marmonnant « casser ! ». Je m’interpose alors, les coups de pieds cessent, mais il reste au même endroit. Au moment du café, il acceptera de venir s’asseoir à la table commune, il en profite pour faire rapidement un modelage dans la lignée des autres.

Paul a pu constater qu’il n’y avait pas de rétorsion à sa destructivité.
Les " conglomérats 1 "
Les " conglomérats 1 "

Paul poursuit dans la compression des formes qui gagnent en hauteur et « en pointu ». Il assemble maintenant plus qu’il ne compresse. Par ailleurs, il associe sans les mélanger lors de la treizième séance deux couleurs de terre (blanche et rouge). Il se préoccupe beaucoup des autres membres du groupe dans un mouvement de sollicitude (il partage sa terre avec Ernesto lorsque celui-ci n’en n’a plus, interpelle Louise qui s’endort).

Lors d’une séance, il trouve un rouleau de gros scotch qui traîne sur la table. Il en déroule un peu et essaie de l’entourer autour de sa forme en interpellant Ernesto (« regarde ici ! »). Puis il s’agacera, car le scotch ne colle pas à la terre et finit par tout enlever en pestant.

A la quinzième séance, Paul manifeste des résistances à venir à l’atelier. Il s’assied sur un banc à l’extérieur et cache ses yeux avec sa main lorsque je viens à lui. Nous sommes à mi-chemin entre le jeu et la colère. Il finit par rentrer sur mes sollicitations. Une fois installé à la table, il vide le contenu de la banane qu’il porte autour du ventre et dont il ne se sépare jamais, laquelle contient toutes sortes de petits objets, en particulier des stylos et de petits morceaux de papiers ainsi qu’un carnet sur lesquels il griffonne des sigles et qu’il peut offrir au gré de ses rencontres. Puis, après avoir fait un gribouillage avec son stylo sur la planchette (il me regarde pour voir ma réaction et alors je lui dis : « pourquoi pas, on peut inscrire des traces avec autre chose que la terre ? »), il en range le contenu.

Il mélange cette fois deux couleurs de terre, une surface de terre blanche aplatie enveloppant et recouvrant la forme en terre rouge. Cette fois la forme est composée de morceaux qu’il a aplatis comme des petits palets qu’il associe entre eux et compacte la forme finale.

Il interpelle beaucoup Ernesto sur le mode de l’excitation en prononçant son prénom mais pas vraiment pour s’adresser à lui.

A la séance suivante, il nomme l’absence d'Ernesto. Il réalise deux modelages : un en terre rouge et l’autre en terre blanche. Il va se lancer dans un jeu d’assemblage, en superposant sur la planchette les formes l’une sur l’autre, puis en y rajoutant l’ancien modelage, ainsi que des ustensiles. Ce jeu est accompagné de paroles qu’il adresse à sa construction tout en nous regardant (« tiens-toi ! », « merde ! » lorsque l’assemblage menace de tomber, ou bien : « chut ! » avec un doigt sur les lèvres). Ce jeu d’équilibre nous semble tout à fait intéressant et à ce moment il est vraiment dans le jeu, au risque que sa construction s’effondre. D’ailleurs, je suis en face de lui et à un moment, je rattrape une forme pour qu’elle ne se casse pas en tombant. Il joue ainsi à plusieurs reprises à ce jeu d’équilibre, tentant chaque fois d’ajouter un élément supplémentaire (un rouleau ou un ébauchoir). On dirait son corps...

Il essaiera d’utiliser la forme précédente sèche pour taper sur la nouvelle. Ensuite il utilise un instrument pour graver des sigles sur la nouvelle. Il la tend à Ernesto et lui dit : « touche ! » Comme ce dernier tourne alors la tête de l’autre côté, Paul prend délicatement la main d’Ernesto et la met sur sa forme. Puis il joue à mettre la planchette droite, à la verticale, contre ses formes, et interpelle encore Ernesto en lui disant : « regarde ! »

Lors de la séance suivante, il évoque la visite prévue pour lui d’un établissement qui propose un accueil en internat (ce qui impliquerait un changement d’établissement).

Il prend plusieurs morceaux comme d’habitude, mais cette fois-ci les pétrit tous ensemble. Il manipule réellement la terre en y intégrant les morceaux de Louise qui ne touche toujours pas la terre. L’aspect de la forme est beaucoup plus lisse, un creux se dessine. La forme obtenue est en trois dimensions, elle a un socle et semble s’élever dans l’espace (et elle n'est plus seulement phallique puisqu’elle inclut un creux).

Au cours de sa dernière séance, il annonce en début de groupe son départ définitif. Il semble un peu agité, mais retrouve rapidement son calme. Il réalise une forme en creux, signant un début de contenance.

forme nouvellement produite est élevée dans l’espace, on dirait qu’il y a comme un pli (formant un début de creux) à sa cime. Pour moi, elle signe un réel début d’individuation .

Nous lui proposons, s’il le souhaite, de choisir une de ses formes pour l’emmener avant son départ, lui assurant que les autres seront conservées dans l’atelier. Il en choisira une en terre rouge.
« Les conglomérats 2 »
« Les conglomérats 2 »
« Dernière forme avec pli et creux »
« Dernière forme avec pli et creux »

« duale » philosophie « politique & bio politique » autour de soi comme en soi
 
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