V. Conclusions intermédiaires
V Conclusions intermédiaires

Pierre Delion, cité par S. Krauss (2007), nous dit que :
‘« L’enfant autiste est un savant qui se livre à des expériences, principalement sur son image du corps, qui l’amènent à éprouver les angoisses archaïques et à tenter de les neutraliser en mettant en œuvre contre elles la quasi-totalité de son énergie psychique. Pour pouvoir sortir de cette impasse dans laquelle il s’engouffre jusqu’à l’annihilation de son appareil psychique, il convient de fournir à cet enfant à la fois un laboratoire dans lequel il puisse se livrer valablement à ses expériences et des laborantins en qui il ait progressivement confiance. »’.

5.1. Le groupe archaïque :
des tentacules de la psychose au processus d’individuation


Nous souhaitons enfin aborder une caractéristique ayant trait à la pratique des médiations en groupe. C’est ce que B. Chouvier (2007) développe à travers le concept d’objet uniclivé .

Il met en avant que dans les groupes d’enfants limites, l’objet (au sens psychanalytique) est partiel et clivé ou attaqué et détruit. La restauration de l’objet passe par le médiateur comme vecteur potentiel de subjectivation.

L’objet médiateur est à utiliser et à faire travailler dans le sens d’une remise en perspective interinstancielle. Les mécanismes psychiques mobilisés peuvent se comprendre en termes de conjonction et de disjonction.

Mettre au travail cette complémentarité paradoxale ouvre la voie à la symbolisation. Le modelage, la peinture ou le collage collectif créés sont à la fois des réalisations qui rendent présente l’unité conquise de l’objet primaire et des témoignages vivants de la période antérieure du clivage. Le moment clé de l’unification objectale est travaillé symboliquement par la création groupale qui, peu à peu, prend forme et sens en une globalité réunifiée dans une même matière et dans un même lieu.

Mais le plus important à signifier à ce niveau, c’est la persistance active, au sein même de la production du groupe, des états antérieurs. La destructivité et l’attaque, l’idéalisation et la perfection sont contenues à l’intérieur de ce qui est créé, comme des moments constitutifs et comme des stigmates de ce qui est en train d’être dépassé. Le processus psychique qui caractérise la position dépressive selon Melanie Klein est ici externalisé et mis au travail au sein du processus groupal de création. La résultante concrète de la démarche apparaît parfois rapidement, parfois au bout de longues et difficiles séances marquées par une destructivité massive, où les thérapeutes n’ont d’autre alternative que de tenir : soutenir, contenir et maintenir aussi bien la psyché des participants que le dispositif groupal lui-même. Ce moment correspond à une coprésence du clivage et de l’unité objectale. L’objet est là à la fois uni et clivé dans l’objet médiateur, produit et créé groupalement.

B. Chouvier propose d’appeler ce type de production groupale un objet uniclivé , c’est-à-dire une réalisation commune qui ouvre au dépassement du clivage par sa concrétisation unificatrice.

Il souligne :
‘« Malgré les oppositions et les antagonismes, l’unification de l’objet est devenue un fait tangible, réel, perceptible dans le résultat concret du travail de création, et qui peut dès lors être introjecté par chacun des membres du groupe à leur propre rythme, dans la mesure même où cet objet médiateur constitue l’objet manifeste qui marque une phase groupale décisive. Au bout du compte, l’ambivalence se fait jour et donne un sens nouveau à l’objet pris dans sa totalité. L’ambivalence va pouvoir prendre corps dans le transfert groupal, à partir des productions qui apparaissent après le moment charnière de l’objet uniclivé.»’

Quelle transition et exemple avec le groupe ?

On retrouve dans les productions des sujets du groupe la trace de représentants archaïques (représentant d’un mode de relation au monde), qui correspondent à des points de fixation survenus à une période très précoce de la vie, comme le pictogramme (Aulagnier, 1975).

Pour ce point de fixation issu de l’activité originaire du psychisme, ou pictogramme, nous avons constaté, dans le rapport du sujet au groupe et à la matière, une influence de cet ensemble, fonctionnant comme une zone complémentaire sur le sujet, ainsi qu’une préséance du registre autosensuel sur le registre interrelationnel. La problématique corporelle est marquée par l’inscription d’un informe (vécu en terme d’image du corps), par le besoin d’un objet métonymique pour faire vivre le groupe, et enfin par une dynamique pulsionnelle marquée par des effets tourbillonnaires, essentiellement centrifuges (Louise et la barbotine).

D’autres traces de ces représentants archaïques se retrouvent, comme les représentants spatiaux et architecturaux (G. Haag, 1998), qui correspondent à une position défensive marquée par la recherche d’appuis sur les éléments du cadre proposé. Cette étape correspond à la nécessité sur le plan auto-représentationnel d’une construction de limites internes/externes pour éviter de se perdre dans un fond sans fin, une nécessité constante de se reconstruire une cuirasse, une défense face au groupe externe, une nécessité de durcissement de la surface corporelle.

L’utilisation de l’objet (essentiellement non vivant), est une étape nécessaire pour une construction concomitante ou ultérieure d’une « charpente interne » (Houzel, 1985). Le cas de Boris l’illustre bien.

Le groupe tente ensuite d’instaurer ou de restaurer un contenant, une peau psychique convenable. Mais la formation du contenant peau dans le groupe archaïque passe par un va et vient contenant/contenu à travers des clivages précoces. A partir de la peau symbiotique groupale, le sujet pourrait fabriquer sa propre peau psychique.

Il faudra que le groupe archaïque, qui fonctionne parfois au début selon des modalités défensives d’exclusion et de clivage (nous devrons faire l’expérience de « ne pas être un groupe en étant groupés» comme nous l’avons souligné à l’étape du groupe éthéré), s’incarne peu à peu, à partir du médium et de la manière dont chaque membre du groupe (avec les particularités des enveloppes psychiques individuelles tantôt très poreuses, tantôt très rigides, ou mal différenciée) et prenne forme. Ceci ne peut se faire qu’au fur et à mesure que le médium malléable se « laisse travailler » dans la direction que les patients veulent bien lui donner, et que les enveloppes psychiques des thérapeutes bordent et « brodent » cet espace en apparence si hétérogène.

La constitution progressive de l’enveloppe psychique groupale débute avec l’étape du double feuillet indifférencié, temps nécessaire de « l’être pareil », de l’identique. Les productions en terre sont à ce titre des « images autochtones du phénomène peau » au travail dans et par le groupe (G. Haag, année ?)

Il faudra un temps de « mélange des ingrédients du groupe » pour « sortir de la gadoue », de cette boue originaire, afin qu’en advienne, à partir des chaînes associatives groupales et du rapport de chaque patient au médium malléable, une forme plus viable et propice à la « représentance ».

Le « pôle mou » et le « pôle dur » sont représentés en alternance dans le groupe, lequel oscille entre des formes témoignant de l’isomorphie, ou de l’homomorphie ( Kaës).

En analogie avec les différents états de la matière et de l’utilisation que les sujets du groupe en font, l’appareil psychique groupal se construit soit sur un mode autosensuel et autoréférencé, soit sur un mode plus intermédiaire, marquant une pulsion d’emprise centrifuge et plus périphérique, les sujets ayant besoin de maîtriser un dehors angoissant, de façon à s’en faire un dedans.

Dans les deux cas, il y a utilisation du feuillet externe (pare-excitateur) de l’enveloppe psychique, à des fins défensives. Dans le pôle mou, il s’agit de laisser pénétrer la matière psychique externe en la rendant malléable. Dans le pôle dur, le processus consiste au contraire à renforcer le feuillet. Chacun aurait-il pour but de chercher à créer une forme primaire d’illusion groupale (Anzieu, 1975) ?

C’est Paul qui permettra l’établissement de cette dernière. Les formes sensorielles de Paul apparaissent bel et bien non seulement comme un résidu métonymique du groupe, mais elles contiennent toutes les autres formes produites jusqu’alors.

Sans la barbotine de Louise, sans la mise à la bouche par Samuel des boulettes confectionnées à son égard par le thérapeute, sans les morceaux émiettés-agglutinés d’Ernesto, sans les boudins morcelés de Maria, sans les jets de matière dans l’espace du groupe par Boris, ces formes propres à Paul auraient-elles pu ainsi se déployer et témoigner de ce temps de construction ?

Si l’on pense ces processus qui ont trait à la symbolisation sur un mode diachronique, nous pouvons les appareiller les uns aux autres sur le mode d’une continuité, d’un développement chronologique. Chacun des membres du groupe met en forme à partir du dispositif une expérience douloureuse appartenant à un temps très précoce du développement et enfouie, qui se trouve alors réactivée. Le travail du médium malléable et celui propre au groupe permettent de lier entre elles ces expériences agonistiques pour en faire « une histoire », tisser une trame symbolique. Cette histoire deviendrait celle du groupe.

Parfois, nous avons pensé que si nous envisagions, sans savoir qu’il s’agissait d’individus différents, l’enchaînement des formes, elles pourraient représenter le parcours évolutif d’une seule et même personne. Est-ce le travail de rassemblement de la matière et de sa mise en forme auquel Paul opère, ou bien l’effet des processus propres au travail groupal qui nous laisse imaginer cette représentation de la progression d’un individu avec « un corps entier » (« le corps reconnu » de Pankow), enfin dégagé et séparé de son objet ?

Les processus s’intriquent et s’emboîtent dans un lien de continuité, mais aussi de contiguïté. La dernière forme de Paul en témoigne (elle réunit dans une simultanéité toutes les autres et nous permet de penser la continuité de leur déroulement, à partir de la simultanéité de l’apparition des formes au sein du groupe).

Le titre de cette première sous-partie mentionne les « tentacules » de la psychose.» Nous avons choisi de désigner ainsi le risque encouru au sein du groupe archaïque de nous laisser parfois « rattraper » par des mécanismes défensifs qui ont pour but de brouiller, à la manière d’un « objet confusionnel » (Ciccone et Lhopital, 1991) l’appréhension d’un non-Moi terrifiant.

L’adhésivité est un temps particulier du développement, et nous en ferons (à partir du lien qui s’établit en cothérapie), des formes sujettes à des passages dedans-dehors, de décollement, qui se dessineront de plus en plus.

En revanche, le contre-transfert n’est pas du tout le même lorsqu’il s’agit d’états psychotiques dont font preuve quelques sujets du groupe (en particulier Maria). S’il n’était ni tentant ni salvateur de risquer de ne plus penser, la force de destructivité et de l’attaque des liens risquaient de nous ramener de nouveau à un « être ensemble sans y être », dénué et « dépouillé » de tout affect, sorte de « no man’s land partagé », dont l’aridité et la rigidité nous rendaient identiques...

La dénomination « tentaculaire » dans le titre de cette sous-partie fait référence à l’image (proposée par S. Freud) de l’amibe, qui envoie ses pseudopodes pour se reproduire à l’infini, sur un mode identique. C’est aussi l’image fractale évoquée antérieurement (F. Perez, 2001).

Les « tentacules » du groupe dans son versant archaïque sont aussi celles de l’objet primaire, lorsque dans la psychose il semble toujours prêt à ramener en son sein les velléités de séparation.

La tentation serait alors celle d’un retour « in utero », pour ne plus penser, tant ces mécanismes archaïques défient les frontières individuelles entre les êtres, annulent tout espace de manque et possibilité de se différencier.

La psychose « parasite », sans franchement faire effraction, mais elle vient, par l’intermédiaire de l’identification projective, se « nicher » dans l’intériorité de l’autre.

5.2. Configurations des processus de symbolisation primaire à travers le modelage :
du dedans au dehors, une première possibilité de liaison


Au terme de toutes ces observations, une certaine évolution se dessine. En effet, à partir des données cliniques, nous constatons qu’un changement, si infime et discret soit-il, est possible grâce au travail thérapeutique à partir du modelage, notamment en ce qui concerne les enveloppes corporelles et leurs fonctions psychiques. Il semble que l’utilisation de la matière terre puisse aider certains sujets à se structurer, notamment concernant la distinction dedans-dehors, soi-autrui, ou encore par rapport à une réélaboration de certains types d’angoisse et de vécus corporels (angoisse de chute, de liquéfaction, de morcellement).

Pour tous les sujets, on repère bien les différences d’utilisation de la matière. Selon les différents types ou registres des pathologies rencontrées, les personnes ont un contact plus ou moins direct avec la matière : les plus autistes sont en général les plus à distance du matériel, au moins dans un premier temps. Chez les personnes psychotiques, le contact direct, l’éclatement de la matière et son fractionnement sont très marqués dans l’utilisation qui en est faite (corps éclaté, non rassemblé). Mais presque tous essaient de rendre « vivant», animé le morceau de matière.

Lorsque le sujet refuse de rassembler les morceaux émiettés, c’est en général à cause de son angoisse de la fusion et du collage (peur de perdre les limites par rapport à l’autre) et c’est toute la question du trop près ou du trop loin qui se pose ici.

Dans cette expérience, le thérapeute est un véritable Moi-auxiliaire qui aide à la construction.

Il y a bien un rapport spéculaire entre le corps et la matière terre : malaxer, serrer, c’est ouvrir et fermer, comme les sphincters, les yeux, la bouche. Manger de la terre puis ouvrir et fermer la bouche comme un clapet et commencer à mettre un doigt dedans s’apparente à la réunification autour de la zone orale (récupération de la bouche, cf. Haag).

Les personnes sont invitées au sein du dispositif à mettre en forme des « résidus sensoriels », même s’il s’agit d’une mise en forme très partielle du fonctionnement corporel. Cela reste pour elles une tentative de se réapproprier les organes des sens ou des zones corporelles et ainsi d’exprimer des vécus chaotiques angoissants.

La mobilisation psychique impliquée par les formes modelées, de par l’effet de continuité qu’elles opèrent sur les enveloppes sensorielles, va progressivement créer un sentiment de sécurité interne, de cohésion, sentiment d’un Moi-corporel vivant.

A travers les évolutions des personnes, on voit que la matière peut représenter le premier Moi-corporel (premier sentiment d’enveloppe comme dans le cas de Louise, mais aussi de Boris) et le Moi-peau (enveloppe qui contient, délimite et protège, dans le cas de Paul). Certains ont du mal à garder de gros volumes de terre (fragmentation, comme dans les cas de Maria et Ernesto). D’autres encore projettent leur expérience corporelle dans la matière, dans la masse informe, en y éprouvant leurs propres limites (démembrement puis tentative de rassemblement comme l’illustrent bien les cas de Victor et Elsa).

La « dimensionnalité psychique » est également expérimentée dans l’exploration des surfaces (bidimensionnalité) puis des reliefs, dans le passage des miettes aux boudins, dans la découverte des volumes et de la profondeur, témoins d’un vécu tridimensionnel. Certains peuvent faire un lien entre chaque séance, en reprenant ce qui avait été fait auparavant (continuité et permanence). Mais cela peut l’être aussi dans une sorte d’annulation de l’état de la matière qui a changé entre temps.

La symbolisation primaire, ainsi que et à partir de toutes les représentations originaires des contenants psychiques à la jonction de la pensée verbale et non verbale, sont donc directement observables dans l’activité de modelage.

Les productions en terre sont-elles à considérer comme une forme plastique utilisée dans un but de communiquer avec l’autre, ou bien sont-elles à envisager comme un moyen pour la personne de se structurer (dans un but d’auto-information) ?

Du côté des troubles autistiques, la personne n’ayant pas la capacité de se projeter (puisque n’ayant « pas d’extérieur »), les formes ne sont pas reconnues comme extérieures à elle et n’appartiennent pas à l’aire transitionnelle, mais elles sont la personne (au début). La matière terre serait le self de la personne, sorte de Moi-peau extériorisé.

Ensuite, les productions plastiques sont la projection de soi au dehors (empreinte), métaphore projetée de l’enveloppe cutanée (élaboration psychique à la fois interne et externe). Cette activité précoce de représentation connaît donc sans doute une fonction « auto », un temps « pour soi », dépourvue d’intention communicative en tant que telle, avant d’être une projection extérieure de l’image du corps qui se matérialise dans l’objet modelé.

Le modelage, langue du corps et des sensations, permet de mettre en formes, en images, puis en mots une sensorialité non liée. Les formes originaires de la représentation, conçues comme une première métabolisation par la psyché de données sensorielles, sont des éléments constituant la matrice de l’activité de symbolisation, en lien avec le corporel. En effet, le corps et l’organisation sensorielle conditionnent l’émergence des représentations. On peut ainsi dégager les processus de réouverture permanente du processus de symbolisation, à partir des traces perceptives.

Avec des personnes présentant des troubles autistiques, le thérapeute serait un interprète en quête de formes, un traducteur chargé de transposer, d’une langue à une autre, du corporel au psychique, les éléments qui viennent se manifester dans l’espace de la séance. Et le modelage est une proposition de symbolisation, utilisée de manière différente par chaque patient.

Les personnes présentent un comportement qui montre une absence quasi permanente d’unité ou de liens entre les différentes modalités sensorielles (accrochages unisensoriels). Leur sensorialité offre un aspect uni ou bidimensionnel et s’exprime par des collages, des placages de la matière terre.

Chez certains, le regard semble vécu comme un orifice mal protégé (peur du regard) et dans l’ensemble, les sujets manquent de pare-excitation vis-à-vis des stimuli externes.

Dans ces cas-là, les fonctions principales occupées par la sensorialité tactile à travers le modelage de la terre, toutes sous-tendues par la création d’une permanence et d’une continuité corporelle sont les suivantes : se sentir exister par des autostimulations tactiles (Boris, Samuel), éprouver du plaisir (Paul), supporter les premiers mouvements psychiques par l’étayage d’un fantasme de fusion par des collages tactiles (Victor, Elsa).

Pour d’autres, ou plus tard dans la prise en charge pour ceux déjà cités, la sensorialité tactile présente une unité, avec des liens qui s’établissent entre la vision et l’audition. Elle est investie sur un mode libidinal (caresser) en rapport avec l’objet externe. Elle s’inscrit dans un contexte relationnel. Les fonctions de la sensorialité tactile sont alors de supporter les interactions, ainsi que l’activité fantasmatique et les premiers mouvements psychiques avec expérimentation de la profondeur, de la séparation, de la transformation.

Pour chacun des sujets observés, on peut relier l’organisation de la sensorialité tactile à une structuration sous-jacente de l’espace et de l’enveloppe psychique : perception uni, bi ou tridimensionnelle de l’espace, enveloppe « ouverte » avec décollement et différenciation des deux feuillets ou « fermée» (orifices vécus comme des trous par lesquels on peut s’écouler ou avec un fond servant de contenant), différenciation Moi/non-Moi acquise ou non.

Les différentes fonctions psychiques illustrées par le modelage permettent la (re)mise en route de certains aspects du développement restés en panne, comme le déploiement de la symbolisation primaire des signifiants formels (D. Anzieu, 1987) et de la dimensionnalité psychique, ou comme l’accès à un médium malléable, à une présence d’arrière-plan et à une expérience corporelle de qualité.

5.3. Matière terre et médium malléable

Matériau aux résonances régressives et sensitives, la terre est une matière qui a toutes les caractéristiques du médium malléable sur lequel le sujet peut laisser son empreinte (imprimer une trace). Le sujet qui la « manipule » peut perdre l’espace entre soi et l’objet (fusion totale), mais il peut aussi la lâcher et contempler son empreinte (image spéculaire), puis la matière-terre peut revenir à son état initial, sans empreinte (capacité d’autorestauration). Ce matériau permet donc une perte des limites, une fusion (malaxer doucement), puis un soulagement dans la défusion : on peut le serrer par amour ou par haine (malaxer fort, jeter, biffer, trouer, taper...), sans crainte de vengeance en retour et sans crainte de l’avoir endommagé (on ne peut pas vraiment le détruire, car il restera toujours de la matière).

La dynamique impliquée par le médium malléable semble mise à mal dans les troubles autistiques et psychotiques. La personne ne peut en apparence pas déposer d’images d’elle-même ni en surface, ni en profondeur (impossibilité de laisser des traces et des empreintes sur la matière, refus de la mise en relief), ce qui la fait tellement douter de la fiabilité de l’objet qu’elle préfère en dénier l’existence séparée.

Si ces personnes sont en manque d’image d’elles-mêmes par défaut de support ou de possibilité de l’inscrire en toute sécurité, la terre, grâce à sa qualité d’élasticité entre autres (fonction psychique de renvoi, de retour), semble bien le matériau adéquat pour figurer ce support. A l’étape de la récupération de la première peau (constitution d’une « peau psychique »), les notions d’impressivité et de confiance par rapport à la fonction de « mémoire » (conservation d’une empreinte) prennent tout leur sens (empreinte d’un objet ou d’une partie du corps, collage de la matière sur un support dur, dans le fond d’un contenant).

L’acte, presque « créatif » de chaque patient doit être nommé par le thérapeute, afin que l’objet devienne réel, c’est-à-dire construit, l’énoncé justifiant la réalité de l’objet autant que le regard et le toucher.

B. Chouvier (2007), insistant sur l’ancrage corporel du signifiant, propose la formulation d’acte symbolique. Quelque chose se passe qui inscrit la symbolisation dans la psyché du sujet par l’intermédiaire d’une externalisation actante.
‘« On est plus dans l’agir, mais dans une formalisation de l’acte que le sujet est totalement en mesure d’assumer, à la fois parce qu’il est contemporain d’une réelle prise de conscience, et parce qu’il mobilise une corporéité signifiante. » ’

L’acte symbolique met en mouvement la sensorialité et la motricité vers une finalité unifiée et reconnue comme telle par le sujet qui peut, de ce fait même, s’en approprier le sens. Le corps est mis au service de la subjectivité dans une adresse à l’objet, sans toutefois que la réalisation de l’acte lui-même se réduise à la pure effectuation d’une intentionnalité. B. Chouvier souligne :
‘« Il y a quelque chose de plus dans l’acte symbolique qui va au-delà d’une simple dimension fonctionnelle et qui lui confère une portée sublimatoire. » ’

Cet acte s’inscrit dans un dépassement de soi qui confère au sujet une ouverture vers un mode de satisfaction intégré au niveau du moi.

Il y a différents niveaux d’inscription de l’acte au sein du processus de symbolisation.

Idéalement au sein du dispositif le sujet est invité à passer de l’agir à l’acte symbolique, puis de l’acte symbolique à l’activité ludique intégratrice du sens dans le déploiement des données fantasmatiques.

Au départ, l’acte se confond avec une décharge pulsionnelle brute. Le corps évacue le trop-plein d’excitation.

Avec l’acte symbolique, la corporéité se met au service de la subjectivation en permettant des manifestations concrètes et patentes de la réalité psychique.

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